Yves Citton, Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche
Paris : Éditions Amsterdam (Distribution: Les Belles Lettres), 2010, 221 p.
Extraits dans l'Atelier de Fabula:
On peut lire sur le site la viedesidees.fr un compte rendu sur cet ouvrage: "Quels récits faut-il à la gauche?", par D. Bougnoux.
Présentation de l'éditeur :
À en croire une histoire qui court, la démocratie aurait été corrompue par un mal insidieux, transformée en régime somnambulique par l'omniprésence d'histoires et de mythes, complaisamment véhiculés par des médias lénifiants. De « pouvoir du peuple », elle serait devenue règne de la fable : mythocratie. Pour sortir de la dénonciation impuissante, il faut renverser le problème. S'il est nécessaire d'analyser le « doux pouvoir » (soft power) qui conduit nos conduites dans les sociétés mass-médiatiques, il importe moins de condamner ses opérations que d'apprendre à en tirer des instruments d'émancipation. Au premier rang de ces instruments, il y a le mythe lui-même : c'est la puissance (émancipatrice) du récit – la mythocratie – qu'il nous faut comprendre et utiliser. Cela implique d'abord de se doter d'une théorie du (doux) pouvoir – dont deux chapitres de cet ouvrage esquissent les bases, inspirées de Spinoza, Tarde ou Foucault. Cela demande ensuite de définir une dimension très particulière des pratiques humaines, un pouvoir de scénarisation à travers lequel nos récits et nos gestes conditionnent les comportements libres d'autrui en les inscrivant dans une trame narrative. Cela conduit enfin à se doter d'un imaginaire politique reformulé, qui définisse de nouvelles tâches, de nouveaux modes d'intervention et de nouveaux styles de parole.
Au carrefour de la philosophie politique, de l'anthropologie et de la théorie littéraire, ce livre mobilise une myriade de mythocrates, d'Eschyle à Wu Ming, en passant par Diderot ou Sun Ra. Il est écrit pour tous ceux qui, aujourd'hui, ressentent le besoin d'un grand virage à gauche – tout en sachant que « la gauche » reste plus que jamais à réinventer.
L'auteur: Yves Citton est professeur de littérature à l'université de Grenoble 3 Stendhal et membre de l'umr LIRE (cnrs 5611). Il a enseigné aux USA pendant 12 ans et a conçu le programme Indisciplinary Studies de Sciences Po Paris.
Il a publié aux Éditions Amsterdam Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (2007), et L'Envers de la liberté. L'invention d'un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières (2006). Il a aussi publié Portrait de l'économiste en physiocrate (L'Harmattan, 2001) et Impuissances (Aubier, 1994). Il a co-dirigé Spinoza et les sciences sociales (Amsterdam, 2008, avec Frédéric Lordon) et Les frontières littéraires de l'économie (Desjonquères, 2008, avec Martial Poirson).
Il est membre du collectif de rédaction des revues Multitudes et Dix-huitième siècle, et il collabore régulièrement à la Revue Internationale des Livres et des Idées.
Questions posées par le livre:
Sommes-nous en train de passer d'un régime de démocratie à un régime de « mythocratie », dans lequel ce ne serait plus le peuple-demos mais des histoires-mythes (complaisamment véhiculées par des média lénifiants) qui agenceraient notre devenir collectif ? Notre vie dans les « sociétés de contrôle » est-elle vraiment gouvernée par les histoires qu'on nous raconte pour mieux nous mystifier (selon la vulgate française du Storytelling) ? Comment comprendre le « pouvoir doux » (soft power) que mobilisent les mass-médias pour conduire nos conduites ? Comment infléchir les opérations de la mythocratie pour y trouver des instruments d'émancipation ? À quoi ressemblerait une nouvelle cartographie du champ politique si on l'indexait sur la distribution sociale des pouvoirs propres de la narration ?
Ce livre tente de répondre à ces questions sous la forme d'un bref essai qui, tout en essayant d'être assez rigoureux pour retenir l'attention des « spécialistes » (de la pensée politique, de la communication, de la sociologie des mouvements, des études littéraires), vise surtout à présenter des problématiques pointues à un public dépassant les limites étroites du monde universitaire.
Composition de l'ouvrage:
L'argument s'articule en quatre approches qui se succèdent en quatre temps.
1° On commence par synthétiser le nouvel imaginaire du pouvoir qui fait de la circulation des flux de désirs et de croyances la substance propre du pouvoir. À partir d'un faisceau de penseurs contemporains inspirés de Spinoza et de Gabriel Tarde (Foucault, Negri, Latour, Lazzarato, Bove, Lordon), les deux premiers chapitres construisent méthodiquement mais de façon synthétique et accessible une modélisation du pouvoir qui en désigne la substance (des flux de croyances et de désirs), la source (la puissance des corps et des esprits de la multitude), les ressorts (la captation de l'attention), la dynamique (de conflictualité passant par des stratégies de spectacularisation), la gestion (par des mécanismes institutionnels de canalisation) ainsi que la capacité (plus mystérieuse) d'auto-transcendance. Ces deux premiers chapitres représentent « le pouvoir » comme résultant du mouvement « ascendant » (ou « constituant ») qui transforme la puissance de la multitude en institutions politiques dont l'autorité « retombe » ensuite sur chacun de nous. Ils proposent aussi une introduction aux formes de « pouvoir doux » (soft power) que prennent aujourd'hui – dans nos pays riches et relativement libres – les actions les plus communes de ce pouvoir (politique, économique, médiatique).
2° Dans un deuxième temps, l'ouvrage se demande « ce que peut un récit » au sein des stratégies de captation et de canalisation qui structurent la vie du pouvoir. Le chapitre 3 est l'occasion d'un débat (oblique) avec les thèses principales du livre à succès de Christian Salmon sur les ressources du storytelling, qui ont certes été récemment accaparées par des idéologies réactionnaires, mais qui peuvent aussi bien être réappropriées pour des politiques émancipatrices. Là où Christian Salmon met (bien) en lumière les dangers et les impostures d'une mythocratie qui tente de gouverner nos comportements d'électeurs, de consommateurs et d'employés à travers des « histoires » qui nous bernent, on met en lumière l'autre face des réflexions anglo-saxonnes sur le storytelling : une face d'encapacitation qui fait de la structure narrative la forme même de toute pensée de l'action. C'est ici la théorie littéraire de la narration et de la fictionnalité qui est sollicitée pour dépasser les fausses évidences du sens commun sur « ce que peut un récit ».
3° Au carrefour des pratiques de narration et des dispositifs de pouvoir, ce bref essai essaie surtout de définir un type d'activité très particulier : la scénarisation, terme qu'il définit de façon bien plus large que ne le laissent entendre ses connotations cinématographiques. La « scénarisation » désigne le fait qu'on ne (se) raconte jamais une histoire sans se projeter dans un certain scénario d'enchaînement d'actions. Raconter un événement passé ou un simple rêve, mettre en scène une histoire, articuler certaines représentations d'actions selon certains types d'enchaînements, c'est s'efforcer de conduire la conduite de celui qui nous écoute – c'est tenter de scénariser son comportement à venir. Le phénomène et les mécanismes de la scénarisation sont définis et discutés dans les chapitres 3 et 4, au milieu desquels s'insère, en guise de récréation, un « Intermède illustratif » qui érige en paradigme de la scénarisation le célèbre épisode de manipulation que Diderot décrit dans Jacques le fataliste autour du personnage de Madame de la Pommeraye. L'hypothèse centrale de l'essai est que c'est ce pouvoir de scénarisation, tel qu'il s'exerce au Journal télévisé ou dans la publicité, mais aussi dans nos conversations quotidiennes, qui décide du résultat des élections, des emballements boursiers, des montées du racisme, des contagions d'indignation ou de l'invention collective d'autres mondes possibles. Malgré sa taille modeste (moins de 200 pages), l'ouvrage tente de baliser les contours généraux de ce pouvoir de scénarisation et d'en suggérer des usages émancipateurs.
4° Enfin, une dernière partie se demande en quoi cette réflexion sur le pouvoir en général et sur le pouvoir de scénarisation en particulier peut contribuer à reconfigurer un imaginaire de gauche. Un « Intermède littéraire » réfléchit aux formes littéraires que peut prendre une scénarisation « de gauche », en se posant les questions conjointes du type de « communauté » envisageable au sein d'un tel imaginaire de gauche, et du type de formes narratives capables de lui donner corps et en allant chercher du côté du collectif d'écrivains-intellectuels italiens répondant au nom de Wu Ming de quoi frayer l'émergence de multiples épopées en chantier.
Un dernier chapitre esquisse quelques recadrages et quelques propositions pour définir une nouvelle cartographie du champ politique à partir de la conception qu'on se fait du pouvoir de scénarisation. Les trois points précédents suffisent en effet à tirer les grandes lignes d'une certaine posture d'énonciation qui, tout autant que des questions de contenus, serait caractéristique d'une « gauche » à (ré)inventer, contre le désarroi pathétique des partis politiques de « la gauche » actuelle.
Être de gauche, ce serait donc agir à partir d'un certain imaginaire du pouvoir que les chapitres précédents ont tenté de mettre en place et qu'on peut résumer par les principes suivants :
Entre littérature et politique, d'Eschyle à Sun Ra:
Davantage qu'à travers des théories, c'est à travers un certain nombre d'histoires – le conte de la Fée Maladroite, une petite histoire de la gestuelle de gauche, le mythe du quidam virtuel – que le dernier chapitre balise ce chantier d'un nouvel imaginaire de gauche. Non seulement par souci (assumé) de « vulgarisation », mais aussi par envie d'explorer les frontières de ce qui peut déjà « se dire » ou « se raconter », sans pouvoir encore vraiment être « pensé » de façon rigoureuse.
Quoique se présentant plutôt comme un essai relevant de la philosophie politique, le livre nourrit en effet toute sa réflexion de nombreux matériaux littéraires et artistiques. Outre le retour constant à l'épisode de Madame de La Pommeraye du roman de Diderot, il s'appuie sur des références précises aux Euménides d'Eschyle, tragédie fondatrice d'un certain imaginaire des institutions démocratiques.
Il se place également sous les auspices d'une citation du musicien de jazz Sun Ra, qui est proposée en exergue pour être revisitée et enrichie de chapitre en chapitre : « Je dis aux gens qu'ils ont tout essayé, mais qu'ils doivent maintenant essayer la mythocratie. Ils ont eu la démocratie, la théocracie. La mythocratie, c'est ce que vous n'êtes jamais devenus de ce que vous devriez être. » Sun Ra et son Arkestra ont illustré une certaine façon de « se raconter des histoires » – en l'occurrence la fable d'une origine extraterrestre : le musicien se disait venir de la planète Saturne – de façon à produire des effets bien réels dans la dynamisation de nos puissances créatives, artistiques et politiques.
Cet essai s'adresse donc à tous ceux qui pensent que c'est à la jointure des Arts et de la Politique que doit se situer la réinvention de « la gauche » – et que cette réinvention est absolument nécessaire à la survie même de l'espèce humaine.
Table des matières détaillée:
Introduction : « Doux pouvoir » et scénarisation . . . . 11
Chapitre I : Reformuler notre imaginaire du pouvoir . . . 19
Chapitre II : Modéliser la circulation du pouvoir . . . . 37
Chapitre III : L'activité de scénarisation . . . . . 65
Intermède illustratif : La scénarisation par là-haut . . . . 91
Chapitre IV : Les attracteurs et l'infrapolitique . . . . 101
Chapitre 5 : Nouvelles revendications d'égalité . . . . 135
Intermède littéraire : Du mythe interrompu à l'épopée en chantier . 159
Chapitre VI : Renouveler l'imaginaire de gauche . . . . 171
Indications bibliographiques . . . . . . . 203
Index . . . . . . . . . . . 213
Joris-Karl Huysmans, Écrits sur la littérature
J.-L. Nancy, L'Adoration, Déconstruction du christianisme (2)
A. Herschberg Pierrot (dir.), Savoirs en récits I. Flaubert : la politique, l'art et l'histoire
M. Yourcenar, Les trente-trois noms de Dieu (rééd.)
E. Vila-Matas, Perdre des théories
J.-P. Martin, Eloge de l'apostat, essai sur la vita nova
A. Schiffrin, L'Argent et les mots
G. Mauger, C. Poliak, B. Pudal, Histoires de lecteurs
E. Marty, Roland Barthes, la littérature et le droit à la mort
J. Porée et G. Vincent (dir.), Paul Ricoeur, la pensée en dialogue
J. Herman et alii (dir.), L'Assiette des fictions. Enquêtes sur l'autoréflexivité romanesque
M. Traversier, Gouverner l'opéra. Une histoire politique de la musique à Naples 1767-1815
R. Pommier, René Girard. Un allumé qui se prend pour un phare
Marcel Proust, Cahier 71 "Dux" (2 vol.)
O. Mirbeau, Les 21 jours d'un neurasthénique
C. Jaquet, Philosophie de l'odorat
E. Dorlin, La Matrice de la race (rééd.)
J.-L. Backès, Le Mythe dans les littératures d'Europe
J.M. Downes, The female Homer: an exploration of women's epic poetry