Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta Du chroniqueur littéraire au « journaliste-pédagogue ». Un regard sur Maurice Barrès journaliste https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20528 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20528/Capture d’écran 2026-01-20 à 10.31.35.png" width="100px" />« “Je m’engage…” dit Barrès en août 1914. Les bravos couvrirent la suite de la phrase, qu’on n’entendit pas, et qui était : “Je m’engage à écrire, la guerre durant, un article par jour à L’Écho de Paris.” D’où un long malentendu1 ». L’anecdote, tirée des Carnets d’Henry de Montherlant, est bien connue. Si elle marque, selon l’auteur de La Reine morte, le fossé qui a pu séparer Barrès du mobilisé, elle signale néanmoins l’influence que se promettait d’avoir le « rossignol du carnage », selon le mot de Romain Rolland, sur l’esprit des troupes françaises pendant la guerre, et ce par l’intermédiaire de la presse. C’est ce Barrès journaliste que se propose d’étudier Séverine Depoulain dans son étude, tout en limitant strictement son corpus aux articles, critiques et chroniques que Barrès a consacrés à la chose littéraire. Cependant, nous le verrons, ce corpus, que l’on pourrait percevoir d’emblée comme éloigné de l’actualité, n’en entretient pas moins des liens étroits avec le reste de la production barrésienne, y compris avec sa production la plus politique et la plus engagée. La presse comme outil de promotion de soi D’emblée, Séverine Depoulain souligne combien, pour Maurice Barrès, la presse a été un levier d’ascension littéraire et un moyen pour affirmer ses propres orientations esthétiques, allant même jusqu’à parler de « la trajectoire d’un personnage balzacien » (p. 24). Il faut en effet rappeler que, dans ses débuts (entre 1883 et 1888), si Barrès collabore avec de nombreuses revues, il en fonde également une lui-même, Les Taches d’encre, dont il est l’unique rédacteur2. Cette double position de meneur et de collaborateur lui donne une connaissance précise et complète de la vie journalistique et lui permet d’en tirer le meilleur parti. Comme le rappelle Maurice Davanture, cité par Séverine Depoulain, « un chroniqueur n’invente rien, sauf sa manière. Les événements de la vie sont certes imprévisibles, mais les habitudes, les modes, les rites de la vie sociale obéissent à un certain nombre de constantes, auxquelles le journaliste doit obéir lui-même3 ». Barrès l’a parfaitement compris en proposant, sous la forme traditionnelle de la chronique littéraire, des textes qui laissent apparaître un tempérament original. Néanmoins, pour qu’un auteur soit lu, il doit avoir un lectorat, et un lectorat qui puisse lui agréer. Barrès, une fois bien installé dans le paysage littéraire, en vient à définir lui-même ce lectorat, ce qui lui permet de se définir lui-mê Tue, 20 Jan 2026 10:30:20 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20528 acta Camille Laurens, Ta promesse, un chef-d’œuvre d’écriture https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20539 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20539/Ta-promee.jpg" width="100px" />Le dernier roman de Camille Laurens se recommande à la fois par sa construction narrative de thriller (qualificatif revendiqué dans la quatrième de couverture) qui maintient le suspens et donc l’envie à chaque page de lire la suite, par son ou ses sujets, explorant les arcanes de la passion amoureuse et de ce qu’elles disent de la société, avec la question, fort à la mode, de l’emprise, ainsi que de la perte de l’empathie comme ciment social. Si l’on s’arrête à cette description, on a un livre qui exploite des filons bien connus, et qui font vendre, sans qu’il soit forcément l’œuvre d’un véritable écrivain. Mais le livre de Camille Laurens vaut aussi, comme ses précédents, et souvent plus que ses précédents, par ses qualités proprement littéraires et par le travail d’écriture qui mènent à une véritable jouissance du style. Après une présentation de la diégèse du livre, je m’attacherai à explorer sa construction narrative et énonciative, narration et énonciation étant ici particulièrement complexes et indissociables, ce qui nous amènera à nous interroger sur le ou les genres présents dans cette œuvre. Enfin, je dégagerai les composantes stylistiques qui construisent sa littérarité. La diégèse Camille Laurens est connue pour son appétence pour les histoires d’amour, et ce roman ne manque pas à cette règle. Dans ce livre, le personnage principal, Claire Lancel, sorte de double de Camille Laurens, est une écrivaine reconnue d’une cinquantaine d’années, mère d’Alice, qui fait ses études à Lyon. Elle rencontre et tombe follement amoureuse d’un autre quinquagénaire, Gilles Fabian, un artiste, metteur en scène de marionnettes, père de trois enfants. Leur relation est d’abord idyllique, et au bout de six mois, Gilles propose un échange de serments. Il lui demande de promettre « de ne jamais écrire sur <lui> » (p. 23), d’où le titre du livre, dont l’écriture acte la rupture de ladite promesse : « Au moment où s’ouvre ce livre, je romps une promesse. » (p. 16) Sur les instances de Gilles, elle vend son appartement pour vivre chez lui et acheter avec lui une villa sur la Côte d’Azur ; mais les signes de l’infidélité de Gilles se multiplient ; il ne cesse de passer de déclarations d’amour enflammées à de violentes crises de jalousie, ainsi qu’à des propos culpabilisants et dénigrants ; bref, il est clair pour le lecteur qu’il s’agit d’un pervers narcissique, mais Claire est dans le déni. Jusqu’au jour où il la persuade de vendre la maison de la Côte d’Azur : le jour où Sat, 24 Jan 2026 10:58:02 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20539 acta À l’ombre des contes https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20544 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20544/Couv Briere Haquet fievre contre.jpg" width="100px" />Creuser les relations multiples et complexes unissant textes et images, tel est le projet ambitieux entrepris par le laboratoire InTRu qui sort notamment de l’ombre le concept d’iconotexte, défini comme « une unité indissoluble de texte(s) et image(s) dans laquelle ni le texte ni l’image n’ont de fonction illustrative et qui — normalement, mais non nécessairement — a la forme d’un “livre”1 ». Ces iconotextes rassemblent des genres hybrides — BD, albums jeunesse, cinéma d’animation, etc. —, souvent méprisés de l’institution académique, mais qui tiennent un rôle essentiel dans la construction de nos imaginaires modernes. Les contributions de François Fièvre en donnent un exemple éclatant par ses travaux sur les contes et leurs illustrations. Bien qu’historien de l’art spécialiste de l’époque victorienne, son carnet de recherche en ligne « Iconoconte » tient depuis 2007 une veille précise de l’actualité de la recherche sur les contes et leurs illustrations. L’ouvrage qu’il publie aujourd’hui, Le Conte et la Silhouette, aux éditions des PUR, se nourrit de ce travail et propose une mise en perspective originale en croisant deux histoires : celle du conte et celle de la silhouette. Le sous-titre « archéologie d’une rencontre » constitue le pacte méthodologique avec « une démarche archéologique qui parte du contemporain pour retourner ensuite vers les sources historiques potentielles du phénomène » (p. 28). Nous allons donc assister à un dévoilement par couches, organisé en trois temps : une première partie sur le xxe siècle qui s’intéresse au cinéma d’animation, une deuxième partie sur les arts de la silhouette au xixe siècle, et enfin une troisième partie qui plonge dans les mythes des origines. Une farandole d’œuvres Si l’introduction promet d’« explorer les relations entre une forme visuelle, la silhouette, et un genre littéraire, le conte », l’auteur prend soin de préciser qu’il s’agit d’abord de l’ouvrage d’un historien de l’art. De fait, la notion de conte est ici prise dans un sens très lâche, qui rassemble non seulement les deux axes de la recherche actuelle — axes souvent conflictuels que sont d’une part la tradition orale et, d’autre part, l’histoire éditoriale —, mais aussi d’autres genres, de la fable à l’épopée, pris dans une définition large : « l’art de raconter des histoires merveilleuses du temps passé, l’art de fabuler » (p. 21). Cette part d’approximation étant assumée, il s’agira de retracer l’histoire de la silhouette dans ses interactions a Sat, 24 Jan 2026 10:59:37 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20544 acta Les Aventures de la dialectique de Maurice Merleau-Ponty ou la mise à l’épreuve du marxisme avant l’élaboration explicite d’une ontologie https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20494 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20494/Couv_Azou_Merleau-Ponty-Aventures dialectique.jpg" width="100px" />Les Aventures de la dialectique ont connu trois rééditions chez Gallimard depuis leur première publication en 1955 dans la collection « Blanche » : l’une en 1977 dans la collection « Idées » ; l’autre en 2000 dans la collection « Folio Essais » ; une dernière enfin en 2010 dans la collection « Quarto », selon l’édition établie par Claude Lefort. L’ouvrage est délivré en 2024 dans la collection « Tel » sans appareil critique et se compose d’une préface de Merleau-Ponty, de quatre chapitres de taille comparable, d’un très long cinquième et dernier chapitre consacré à Sartre — séparé en cinq parties et comptant 144 pages sur un total de 313 pages —, et d’un épilogue écrit par le philosophe, à la fin duquel est indiquée la période de rédaction du manuscrit : juillet 1953, puis avril-décembre 1954. On constate depuis les années 2010 un fort intérêt pour la pensée politique de Merleau-Ponty, qui s’est matérialisé par exemple par un colloque international « Merleau-Ponty politique » les 13-15 octobre 2016, à l’Université Paris Nanterre en partenariat avec le Columbia Global Center (Reid Hall, Paris)1, ainsi que par la Journée d’étude des Archives Husserl (ENS, Paris), intitulée « Violence et coexistence, dialectique et histoire chez Maurice Merleau-Ponty » du 20 mai 2017. L’effort des chercheurs et des chercheuses se poursuit jusqu’aux années les plus récentes : mentionnons le travail de Jérôme Mélançon, qui a dirigé le numéro de la revue Tumultes consacré à la politique chez Merleau-Ponty en 20212 ainsi que l’ouvrage L’Intervalle du pouvoir. Postérité politique de Maurice Merleau-Ponty (2022)3, et rédigé la présentation d’un numéro sur le même sujet de la Revue international de philosophie4 ; mentionnons également celui de Claire Dodeman, qui a publié en 2023 La Philosophie militante de Merleau-Ponty5. Néanmoins, c’est sans aucun doute l’« important regain d’intérêt suscité par [la question de l’articulation entre marxisme et phénoménologie] », comme Alexandre Feron et Vincent Houillon le disaient en 2021 dans l’introduction au dossier de la revue Alter consacré à cette question6, qui doit être souligné. La même année, un ouvrage collectif publié par l’ENS de Lyon s’emparait du même sujet7. Enfin, encore en 2021, la parution du numéro 69 d’Actuel Marx dont le dossier « Lukács » dirigé par Frédéric Monferrand en collaboration avec Alix Bouffard, Vincent Charbonnier et Daria Saburova montrait bien l’intérêt de cette interrogation pour la recherche, tant dans le ch Tue, 13 Jan 2026 11:51:25 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20494 acta Le Vernis de l’ancien https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20508 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20508/Couv Cosker Zink.jpg" width="100px" />« Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ;Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur,Et je prise bien moins tout ce que l’on admire,Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire. »Molière, Le Misanthrope (1666) Michel Zink est un médiéviste qui a enseigné à l’université, à l’École normale supérieure et au Collège de France. Le Moyen Âge et ses chansons. Un passé en trompe-l’œil est un bref essai issu composé de deux parties : « Leçon inaugurale de la chaire de Littératures de la France médiévale au Collège de France prononcée le 24 mars 1995 suivi du cours donné en mai 1995 ». L’auteur signale un décalage notamment stylistique entre les deux parties qui sont d’un volume inégal : Ce petit livre, publié une première fois en 1996 aux Éditions de Fallois, contient la leçon inaugurale de la chaire Littératures de la France médiévale au Collège de France, prononcée le 24 mars 1995, et le cours qui l’a prolongée en mai de la même année. On ne s’étonnera donc pas qu’au ton plus soutenu de la leçon inaugurale succèdent le propos sans apprêt et les sinuosités d’un cours reproduit ici à peu près tel qu’il a été donné il y a trente ans. (p. 9). Les raisons de cette réédition ne sont pas mentionnées. Dans l’ouvrage, Michel Zink propose une analyse de la chanson médiévale et de ses résonances à travers les siècles. Pour rendre compte de notre lecture, nous proposons de revenir sur la façon dont l’auteur définit son objet de recherche dans sa généralité, à savoir la littérature médiévale, puis son objet de recherche particulier, à savoir les vieilles chansons, et montre l’intersection entre les deux, c’est-à-dire la façon dont la littérature médiévale en général et les chansons en particulier, traversent les siècles pour nous rejoindre. Dans Le Moyen Âge et ses chansons, Michel Zink commence donc par préciser quel sens il donne à ce que l’on appelle la littérature du Moyen Age, conformément au nom de la chaire qu’il occupe au Collège de France entre 1994 et 2016 : Certes, le mot litteratura désigne soit la grammaire soit la lecture commentée des auteurs et la connaissance qu’elle procure, mais non l’ensemble des œuvres. Certes, les langues vulgaires ne possèdent aucun terme générique de l’activité ou de l’œuvre littéraires. Mais il existe bien cependant au Moyen Age une conscience d’une telle activité et d’un corpus des œuvres. Sur le versant de la latinité, le mot litterae au sens de culture littéraire, la réflexion continue appliquée à la natur Tue, 13 Jan 2026 12:03:01 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20508 acta La Théorie du roman : retraduire un classique. Entretien avec Pierre Rusch https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20498 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20498/Couv lukacs texier rusch theorie roman.jpg" width="100px" />Léo Texier — La traduction de La Théorie du roman de Georg Lukács que vous proposez intervient plus d’un siècle après la première parution du texte en 1916, et presque exactement 60 ans après la première, et jusqu’alors unique, traduction française de Jean Clairevoye — dont l’identité quelque peu mystérieuse a pu laisser penser qu’il s’agissait d’un pseudonyme — parue chez Denoël/Gonthier en 1963, puis rééditée par Gallimard en 1989. Pourquoi avoir entrepris cette nouvelle traduction ? Ce projet est-il né de la constatation de lacunes particulières dont souffrait la version qu’en avait proposé Clairevoye ? Pierre Rusch — Je donnerai d’abord une réponse de principe : tout ouvrage consistant mérite d’être traduit plusieurs fois. Chaque nouvelle traduction en révèle des aspects différents, augmente ses chances de faire sens et d’être entendu. Puis une réponse presque anecdotique : la présence de quelques contresens spectaculaires avait terni la réputation de la première traduction. Ma motivation personnelle pour m’engager dans une nouvelle traduction de ce texte est moins univoque. Elle naît surtout, me semble-t-il, d’une frustration stylistique. La traduction de Jean Clairevoye est généralement assez pertinente, il a très bien compris le texte et s’efforce de le restituer en français aussi précisément que possible. Mais on ne se rend pas toujours compte, à la lire, de la qualité littéraire de l’œuvre, de sa virtuosité, voire d’une certaine préciosité. L’auteur vise ici à fondre une pensée de la totalité dans une forme belle, à susciter l’émotion autant que la réflexion. Il s’agissait pour moi de rendre au texte français cette épaisseur charnelle, qui le rapproche de son objet (l’épos) et rende justice à la tension signalée par son titre. Léo Texier — Ces dernières années ont vu la parution de nombreuses traductions de textes de Lukács jusqu’alors indisponibles en langue française, appartenant aussi bien à ses premiers écrits marxistes (tel son essai de 1924 sur Lénine1 rédigé dans la continuité des textes d’Histoire et conscience de classe) qu’aux travaux de la maturité, avec la traduction récente de sa grande Esthétique2 de 1963 par Jean-Pierre Morbois et Guillaume Fondu, en passant par certains textes de théorie littéraire des années 19303. Il semble que l’on assiste enfin, en France, depuis quelques années, à l’émergence d’un intérêt pour l’œuvre de Lukács débordant la sphère des spécialistes. Vous-même avez activement contribué à la réception de cette œu Tue, 13 Jan 2026 11:57:28 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20498 acta True crime américain à la française : les paradoxes de La Disparition de Chandra Levy d’Hélène Coutard (2024) https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20504 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20504/Capture d’écran 2026-01-13 à 12.00.34.png" width="100px" />Contexte Les récits littéraires de faits divers criminels Les faits divers comme titre de rubrique se répandent dans la presse au début des années 1830, et surtout à partir de 1835-18361. L’expression fait divers désigne à la fois le fait, l’événement, et le texte journalistique qui en rend compte : l’événement reconfiguré par son format médiatique2. Le livre que je présente, La Disparition de Chandra Levy est écrit par une journaliste, Hélène Coutard, sur un fait divers criminel américain de 2001, et s’inscrit dans une collection de récits écrits sur le même format. Au sujet des parutions sérielles, il est important de rappeler avec Matthieu Letourneux que « l’œuvre se pense non dans son unicité, mais dans sa relation à un ensemble plus vaste : série de livres, collections, genres, personnages et univers de fiction récurrents3… » Le critique parle ici de fiction, mais le livre de Coutard raconte une histoire — ou plutôt des histoires, une infinité d’histoires —, déjà mises en série à l’époque dans une affaire à rebondissements, fortement médiatisée ; et il forme une série avec d’autres ouvrages du même type dans une collection éditoriale. Or cette collection se construit aussi en relation avec l’écriture journalistique du reportage, le roman policier, l’écriture littéraire de la non-fiction criminelle, et l’univers du true crime. J’aimerais donc en introduction replacer la Disparition de Chandra Levy dans cette situation éditoriale, littéraire et journalistique. Je ne m’attarde pas sur le roman policier : on pourra simplement se souvenir que le roman de procédure (procedural novel) en est un sous-genre, qui s’attache à montrer avec réalisme le quotidien de l’enquête, les détails de la vie d’un commissariat. Un auteur comme Ed McBain, qui crée la série des romans du 87e district dans les années 1950, insère parfois des documents d’enquête dans le récit : relevé dentaire, fiche d’empreintes digitales, PV d’arrestation… Dans une œuvre fictionnelle, ces documents de procédure donnent une teinte réaliste au récit, et le rapprochent dans ses marges du reportage. Sur le plan littéraire, les années 2000-2020 en France ont été riches en non-fictions criminelles4 : L’Adversaire d’Emmanuel Carrère traite de l’affaire Jean-Claude Romand et paraît d’abord chez P.O.L. en 2000, puis dans la collection blanche « Folio » de Gallimard l’année d’après. Sur le plan éditorial, rien n’indique non plus la filiation avec l’écriture médiatique du fait divers pour La Serpe, de Ph Tue, 13 Jan 2026 11:59:44 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20504 acta Envisager le consentement comme un problème https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20458 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20458/Couv_SERRA_Consentement.jpg" width="100px" />El Sentido de consentir de Clara Serra, traduit en français par Étienne Dobenesque, paraît alors que le consentement est devenu un sujet dont la société entière s’empare et qui n’est plus cantonné aux milieux militants ou experts. De fait, en droit pénal français, les législateurs réinterrogent la place du consentement dans la condamnation des agressions sexuelles1. Les réflexions nées du mouvement #Metoo, et plus récemment le procès Pélicot2, ont remis sur le devant de la scène l’importance de cette notion. Le 21 janvier 2025, une proposition de loi « visant à modifier la définition pénale du viol et des agressions sexuelles » a été déposée à l’Assemblée nationale3. L’objectif de cette redéfinition, qui suit les préconisations européennes, est d’ajouter le non-consentement aux quatre critères qualifiant déjà le viol comme un acte commis avec « violence, contrainte, menace ou surprise4 ». Cette modification fait cependant débat parmi les représentants politiques, les juristes, mais également au sein des différentes associations féministes5. Le regard que Clara Serra propose de porter sur la question est à ce titre très éclairant et permet de comprendre non seulement l’héritage de la conceptualisation juridique et féministe du consentement, mais également les conséquences concrètes des définitions adoptées. Son travail est enrichi par les différents points de vue qui lui ont permis d’aborder la question : elle écrit en tant que chercheuse en philosophie, femme politique, et militante, nourrie des débats qui se sont tenus en Espagne dans le cadre de l’adoption dès 2022 de la « loi organique de garantie intégrale de la liberté sexuelle6 ». Son essai permet d’interroger dans sa complexité la pertinence et la forme de ces modifications juridiques. Il se divise en quatre chapitres : « Le problème du consentement », « La théorie de la domination », « Néolibéralisme sexuel », et « Les limites du consentement », précédés d’une préface à l’édition française qui synthétise l’objectif de cet ouvrage : penser le consentement comme un problème et non pas une solution miracle à l’impunité des violences sexuelles7 : En partant de l’opacité et de la complexité du consentement, en ne s’épargnant aucune de ses difficultés, en reconnaissant ses zones d’ombre, peut-être pourrons-nous voir ce problème avec plus de clarté… (préface à l’édition française, p. 23). La préface, qui reprend assez largement le premier chapitre, souligne que le droit pénal de nombreux pays, dont la Fra Tue, 06 Jan 2026 11:24:36 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20458 acta Un bon imprimé vaut-il mieux qu’un comprimé ? Entretien avec Régine Detambel sur la bibliothérapie créative https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20481 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20481/Couv Detambel Vernay.jpg" width="100px" />Dans Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative (2015), Régine Detambel, par ailleurs auteure de fictions, prend fait et cause pour les bienfaits sanitaires et salutaires de la littérature entendue au sens large, fictions et documentaires confondus. Elle poursuivit son entreprise sur les prestations de soins littéraires avec Lire pour relier. La bibliothérapie à pleine voix (2023), qui explore l’aspect relationnel et socialisant de la bibliothérapie — à savoir, la lecture en partage (shared reading) — grâce à une série d’interventions socioculturelles programmées pendant la pandémie du coronavirus. Le dernier ouvrage paru en octobre dernier, Écrire juste pour soi. Les Mots prennent soin de nous (2025), fait à nouveau le panégyrique de la littérature en abordant une autre facette de la bibliothérapie. Une petite incursion dans l’atelier d’écriture des écrivants et écrivains permet à Régine Detambel de mettre cette fois-ci l’accent sur ce que l’écriture personnelle (manuscrite, de préférence) peut face à la construction identitaire et aux vicissitudes de la vie, tels les chagrins d’amour, les traumatismes, la maladie et la mort. Entre deux manuscrits, nous prenons le temps d’échanger sur cette « médecine de velours1 » qui ne fait pas encore l’unanimité. * Jean-François Vernay — Bonjour, Régine. Dans Les Livres prennent soin de nous, vous prenez plaisir à nous parler de bibliothérapie créative à la manière d’un kaléidoscope, en offrant une vision fragmentée du concept dans des chapitres très courts. Si je vous demandais une définition synthétique, mais fournie, du concept, quelle serait votre réponse ? Régine Detambel — J’ai créé ma propre méthode de bibliothérapie créative (que j’ai renommée « biblio-créativité ») à partir de mon expérience hybride de soignante et d’écrivaine. C’est une animation culturelle relationnelle mobilisant divers outils (lecture à voix haute, mais aussi écriture, dessin, carnets, médiation par les objets…). Une séance de bibliothérapie créative bien conduite procure du plaisir, permet d’améliorer l’humeur et de limiter la douleur, en stimulant la puissance d’imagination et de création. Dans cette transmission, il y a du soin. Cette pratique à laquelle nous pouvons toutes et tous prendre part mobilise tout à la fois la créativité, l’imaginaire, l’empathie et la sollicitude. Cette bibliocréativité suppose également que l’on ne se contente pas de faire la lecture ou de conseiller des livres. Loin de l’utilisatio Tue, 06 Jan 2026 11:50:35 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20481 acta Quand le regard devient « saveur et sens » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20476 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20476/Couv Cheng visages.jpg" width="100px" />Les mots, ces fleurs rares offertes en des moments choisis, s’épanouissent dans l’œuvre de François Cheng. Comme la pivoine chérie du poète et l’azalée contemplée par son exégète, Madeleine Bertaud, le livre qui s’ouvre à nous, intitulé avec délicatesse Autour des visages dans l’œuvre de François Cheng, publié chez Hermann (2025), aurait pu tout aussi bien porter le nom Les Visages de François Cheng tant il reflète l’essence même de l’humanité — on trouvera en page 8 l’explication du titre. Car en suivant la plume de l’amie fidèle, le lecteur découvre la pluralité et la diversité de ces visages, tous reflétant des mondes, des cultures et des mots entrelacés. Si la métaphore florale clôt l’ouvrage sous la forme d’une lettre intime adressée à François Cheng, signée d’un simple « Madeleine » (p. 99), le livre s’ouvre sur une splendide calligraphie offerte à l’auteur en 2023, célébrant leur amitié de longue date. Ce sixième livre de l’universitaire consacré à François Cheng débute par deux citations du poète en exergue, donnant le ton : « Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde » et « [...] admirons ce beau mot de visage en français. Il suggère un paysage qui se dévoile et se déploie et, en lien avec ce déploiement, l’idée de vis-à-vis ». L’hyperbate met ainsi en lumière la beauté de l’œuvre — car l’élan de la beauté « anime l’ensemble de la création » (p. 50) : scruter les visages en face de soi, comme dans un miroir, où l’on découvrira un peu (beaucoup ?) de soi — l’autre est moi, aussi. Dans un prélude empreint de délicatesse, Madeleine Bertaud, érudite au verbe limpide, en parfaite connaisseuse du xviie siècle, esquisse en quelques lignes le portrait de François Cheng, avant de plonger dans les méandres de son œuvre. Cette ouverture, une clé harmonique, dévoile la pensée chengienne à travers un kaléidoscope de citations choisies, éclairant ainsi les néophytes sur la profondeur de l’Académicien qui « a rejoint le chant français » (dans Une longue route/pour m’unir au chant français, 2022, ouvrage que Madeleine Bertaud apparente à juste titre à des Mémoires (p. 24), genre qu’elle connaît fort bien). Les thèmes chers à Cheng se déploient comme des fils d’or : la beauté et la bonté (p. 47)1, l’amour de l’autre, l’humain dans sa palette infinie de couleurs — une ontologie poétique, selon elle, qui évoque ensuite la dualité culturelle qui imprègne ses écrits, allant de la poésie aux romans, en passant par les essais et les œuvres d’art (p. 8). S Tue, 06 Jan 2026 11:28:59 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20476 acta « On ne s’improvise pas traducteur » : Gide et l’art de traduire https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20453 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20453/Couv Masson Schneider Gide.jpg" width="100px" />En 1905, Gide note dans son Journal : « Quand je n’écris plus, c’est quand j’aurais le plus à écrire1. » Il s’agit de l’une des nombreuses entrées où l’on le voit jongler entre ses différentes occupations et se plaindre d’un manque de répit qui l’empêche d’écrire. Des épreuves à corriger, des articles critiques à terminer, des lettres qui attendent une réponse le détournent de l’écriture, non seulement de ses œuvres en cours, mais aussi de son Journal lui-même. À cela s’ajoutent les nombreuses visites qu’il reçoit, notamment lorsqu’il est à Paris. « Ce n’est point tant l’exigence des occupations que leur nombre, leur diversité ; j’en ai l’esprit tout disloqué. Le meilleur temps de Paris est celui où l’on est censé ne pas y être2 », se plaint-il. Pourtant, son immense activité épistolaire et sa foisonnante production critique ont été déterminantes pour le développement de sa pensée et de son œuvre, comme l’ont montré des publications récentes sur le sujet3. Ressenties par Gide parfois comme un pensum, ces activités façonnent sa figure intellectuelle et sa morale d’artiste. Elles lui permettent également de mettre à l’épreuve son écriture et de se penser en tant qu’écrivain. Tout comme l’écriture diaristique, ces activités journalières font, à part entière, partie de son œuvre. Mais il y a une autre tâche à laquelle Gide s’est consacré dès sa jeunesse et qui est indispensable pour comprendre ce que Klaus Mann a appelé la « prismatique diversité4 » de sa production : la traduction. Le volume de Pierre Masson et Peter Schnyder, André Gide, écrivain traducteur, suivi d’un Choix de textes traduits par l’auteur, poursuit ce travail de relecture et de revalorisation d’aspects moins connus ou encore peu étudiés de l’œuvre du prix Nobel de 1947. Bien que des études ponctuelles aient été consacrées à Gide et à ses traductions5, il manquait encore un travail critique et éditorial de cette ampleur, abordant la question de manière systématique et offrant au lecteur une vue d’ensemble de son activité de traducteur. Après un avant-propos (« Un traducteur passionné et patient ») et deux chapitres détaillant son parcours de traducteur et son approche de cette tâche parfois ingrate mais passionnante (« Une vie de traductions » et « Splendeurs et misères de la traduction »), le livre propose un recueil de textes traduits par Gide (p. 107-264), témoignant de l’ampleur, de la diversité et de la qualité de son travail de traducteur. Le volume se propose ainsi de reconstruire ch Tue, 06 Jan 2026 11:21:14 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20453 acta Un roman impertinent : Madame Adonis s’amuse https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20345 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20345/Capture d’écran 2025-12-02 à 10.49.04.png" width="100px" />« Je présente aux lecteurs ce nouveau livre, Madame Adonis, et je souhaite que le silence le plus complet accompagne ses dix éditions jusqu’à leur dernière demeure » (p. 465). Ce vœu provocateur de l’autrice Rachilde, qui conclut ainsi sa préface de la première édition1, publiée en 1888, a été exaucé. La critique s’est relativement peu intéressée à ce roman, que ce soit au moment de sa parution ou, plus tard, lorsque des réévaluations de l’œuvre de Rachilde ont vu le jour à la fin des années 1970. L’histoire de cette « Madame Bovary de Tours2 », selon la formule de Claude Dauphiné, n’est mentionnée qu’en passant dans un article d’Ernest Gaubert3, lequel visait en 1906 à faire un point d’étape sur la carrière de l’autrice, entre son recueil d’histoires pour enfants Le Tiroir de Mimi-Corail (1887) et L’Homme roux (paru la même année que Madame Adonis). L’ouvrage semble détonner pour qui ne connaît de Rachilde que son côté le plus décadent : l’action se déroule en province, dans la petite ville de Tours, et met en scène un jeune couple marié, Louise et Louis, aux débuts de leur vie conjugale, c’est-à-dire romantique et sexuelle. Le déroulement paisible — et horrifiant — de celle-ci est troublé par la mère de Louis, Caroline Bartau, qui n’attend de sa belle-fille que sa progéniture, et le mystérieux personnage de Marcel·le, alternativement présenté en homme (Marcel Carini) séduisant Louise puis en femme (Marcelle Désambres) séduisant Louis. Incarnation d’une bisexualité androgyne, il/elle est une figure pivotale de l’intrigue. La réédition de Madame Adonis dans ce double-volume « Folio classique »4, accompagné de son terrible grand frère Monsieur Vénus, fait parvenir au public un texte relativement peu commenté de l’autrice. Ce volume conjoint vise explicitement, comme l’explique l’éditrice Martine Reid, à limiter la réduction de l’œuvre de Rachilde aux romans mettant en scène des situations bizarres, des rapports « pervers », des morts sanglantes hantées par des désirs inavouables, et à Monsieur Vénus moins encore, mais à y reconnaître, outre la marque du décadentisme, des accents symbolistes et fantastiques, des inflexions généralement cruelles, parfois (relativement) bienveillantes, réalistes dans leur attention au détail (p. 22). Cette intention témoigne d’une étape importante dans le processus de classicisation de Rachilde, pour parler comme Alain Viala5 : l’édition de ces deux volumes, avec un appareil de note, dans une collection prestigieuse et utilisé Tue, 02 Dec 2025 11:05:19 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20345 acta L’Inconstante de Marie de Régnier, faux roman sentimental ou vraie transgression ? https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20359 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20359/9782841007776.jpg" width="100px" />Marie de Régnier (1875-1963), née Marie de Heredia et signant ses œuvres sous le nom de Gérard d’Houville, est une poète, romancière et critique littéraire qui pourrait occuper une place de choix dans ce que Marc Angenot appelle la « conquête libératrice du “vrai”1 » selon une perspective féminine : en prenant la plume, elle acquiert une voix, met en scène son propre Moi et élargit la représentation d’un monde dont l’interprétation était majoritairement masculine. Mais son rôle subversif ne saurait se limiter à l’illustration de la volonté effrontée d’une jeune femme bourgeoise qui, poussée par une sorte d’ingénuité, se laisserait porter par l’amour et prendrait des amants sans éprouver de culpabilité. Sa subversion réside davantage dans sa position de femme écrivaine, dont le témoignage opère un déplacement du domaine du privé vers l’espace public, conférant à l’intime une portée collective, voire extime. Marie de Régnier publie en 1903 son premier roman, L’Inconstante, qui lui vaut la reconnaissance de la critique et du monde de l’édition. Considérée alors comme une écrivaine moderne, elle voit son roman réédité en 1925 chez Fayard, avec des gravures sur bois de Gérard Cochet, dans la collection « Le livre de demain » qui révolutionne l’édition typographique de l’entre-deux-guerres par la qualité du papier, la richesse de l’illustration et l’accessibilité des prix2. Après plusieurs décennies d’oubli, elle attire à nouveau l’attention de la critique littéraire en 2004, à l’occasion d’une exposition organisée par la Bibliothèque nationale de France à l’Arsenal, où ont été présentés des manuscrits et des objets issus de sa famille. Or cette manifestation fait d’elle plutôt un prétexte qu’un véritable sujet, car l’exposition et son catalogue visent surtout à explorer les cercles littéraires de la Belle Époque3. C’est en 2024, avec la réédition de L’Inconstante par Marie de Laubier, que son œuvre revient vraiment sur le devant de la scène, mettant en lumière non plus la figure marginale de cette muse de la Belle Époque, mais le rôle central d’écrivaine qu’elle a occupé aux côtés de ses contemporaines, telles que Colette ou Anna de Noailles. Près d’un siècle après sa dernière réédition, le choix de republier L’Inconstante n’est pas anodin : la date de sa parution constitue un moment de transgression littéraire qui, selon Marie de Laubier, se serait épanoui à la manière d’« une orchidée dans [une] serre bourgeoise surchauffée » (p. 11). Cette lecture rejoint le Tue, 02 Dec 2025 11:25:27 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20359 acta Genre, artifice et transgression : lire Monsieur Vénus aujourd’hui https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20337 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20337/Capture d’écran 2025-12-02 à 10.49.04.png" width="100px" />Lire Rachilde aujourd’hui ? En 2023, l’œuvre de Rachilde est tombée dans le domaine public, soixante-dix ans après sa mort. La parution de plusieurs titres dont Monsieur Vénus et Madame Adonis chez Gallimard dans des collections à grande diffusion témoigne sans doute d’un regain d’intérêt. Certes, ses romans ont été réédités au fil des ans, notamment au Mercure de France, mais c’est surtout la critique universitaire qui a étudié son œuvre, dont Jean de Palacio, grand spécialiste de la littérature fin-de-siècle, décédé en novembre dernier1. Le corpus rachildien remis à la mode sous l’effet du développement des gender studies et de la queer theory en a largement profité. Mais il faut aussi rappeler que le désintérêt du public remonte à loin. Tous les biographes s’accordent sur le fait que vers la fin de sa carrière, Rachilde a été frappée de solitude et d’oubli2. Ce long purgatoire littéraire était-il justifié ou résulte-t-il d’un rejet injuste ? Rachilde et son œuvre, pour survivre au temps, étaient-elles trop ancrées dans l’esthétique fin-de-siècle, ou bien, au contraire, en avance sur leur époque3 ? Avec la redécouverte de son œuvre à l’heure actuelle, la question se pose : qui lira Rachilde ? Et comment la lire ? Que nous dit Monsieur Vénus, qui à sa parution en 1884 fit scandale et assura la célébrité de sa jeune autrice4 ? Ce roman clé de la Décadence a choqué, en son temps, par son audace érotique et son renversement des rôles de genre. Un roman qui met en scène le gender trouble bien avant que Judith Butler ne le définisse dans son célèbre ouvrage5, anticipant les questionnements contemporains sur la non-binarité et la fluidité des identités. Au-delà de la subversion, ce qui nous frappe aujourd’hui, c’est la violence des rapports de domination et l’objectivation du corps, jusqu’à l’abolition du vivant. Monsieur Vénus se présente comme une œuvre transgressive par excellence. Dans ce récit où la transgression ne mène pas à la libération mais à la perte, Jacques Silvert devient un être androgyne vidé de toute substance, annonçant un monde où le simulacre l’emporte sur le réel. Notre analyse s’attachera à décrypter ce processus. La première partie mettra en lumière la confusion du genre et les jeux de pouvoir au sein du couple Raoule-Jacques : ici le travestissement ne sert pas à dissimuler mais à révéler, mettant en cause les catégories binaires du genre et de la sexualité. La deuxième partie suivra la dynamique de transformation et de dépossession de J Tue, 02 Dec 2025 10:41:51 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20337 acta La Tour d’amour, ou la tentation du male gaze https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20355 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/20355/9782070747498_1_75.jpg" width="100px" /> En 1899, Rachilde (née Marguerite Eymery), écrivaine décadente qui s’était fait remarquer en 1884 avec Monsieur Vénus, publie La Tour d’amour. Dans ce récit maritime aux allures de roman noir, Jean Maleux est employé au phare d’Ar-men aux côtés du vieux gardien Mathurin Barnabas. Le temps passe, la mer noie des navires et, peu à peu, le comportement de Barnabas se fait inquiétant. Un soir, Jean découvre que Barnabas souille les corps des noyées que la mer lui amène. Puis, dans un dernier aveu avant d’expirer, le gardien confesse à Jean qu’est enfermée dans une pièce du phare la tête de feu sa femme : Jean se débarrasse en même temps de cette tête et du corps de Barnabas et prend sa place de gardien en chef du phare d’Ar-men, prêt à sombrer à son tour dans la folie. Dès sa prémisse, La Tour d’amour semble avoir été écrit pour un lectorat masculin amateur de contes noirs et de femmes fatales ; et Rachilde elle-même d’expliquer : « Je ne me rappelle pas avoir jamais écrit pour les jeunes filles1. » Pétri d’influences masculines, La Tour d’amour est aussi un exemple du goût de la Décadence pour l’intertextualité. Camille Islert rappelle ainsi que la notion d’influence au xixe siècle est une notion genrée, les auteurs seuls ayant le pouvoir d’influencer et les autrices ne pouvant être qu’involontairement influencées2. Malgré cet attachement de La Tour d’amour aux codes d’une littérature masculine, sa récente publication chez Gallimard s’inscrit dans toute une relecture genrée de l’œuvre de Rachilde, autrice perçue comme résolument féministe dans ses thèmes. Dans le cadre de cette relecture, La Tour d’amour est présenté comme un roman où les stéréotypes misogynes sont subvertis, alors même que les lecteurs du xixe siècle n’y voyaient qu’une histoire d’amour impossible entre l’homme-phare et la femme-mer. Comment allier, alors, « poétique de l’influence3 » et subversion féministe ? Il semblerait, en réalité, que le mouvement à chercher chez Rachilde ne soit pas celui du renversement mais de l’amplification : le male gaze est ingéré plutôt que rejeté. « Les agresseurs de la mer » : Hypertrophie du regard masculin Victor Hugo, que Rachilde surnommait « [s]on dieu4 », ouvre le sixième livre des Travailleurs de la mer (1866) par une description des rochers Douvres, « lieu funeste5 » situé au sud de Guernesey : Un des plus étranges rochers du groupe Douvres s’appelle l’Homme. Celui-là subsiste encore aujourd’hui. Au siècle dernier, des pêcheurs, fourvoyés sur ces Tue, 02 Dec 2025 11:09:14 +0100 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=20355