Parutions Acta Fabula https://www.fabula.org/revue/ Dans l'ensemble des publications consacrées à la littérature, Acta fabula sepropose de recenser les essais présentant de nouveaux objets théoriques,mais aussi les ouvrages collectifs qui, relevant d'un champ disciplinaireplus étroit, recèlent de réels enjeux de poétique générale. fr contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) 60 Copyright © Fabula contacts@fabula.org (Webmestre Fabula) acta De la nation au transnational. Entretien avec Gisèle Sapiro https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21131 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21131/4_BORIS_Sapiro.jpg" width="100px" />Elisa Sotgiu — Au cours de votre carrière, vous avez alterné des travaux sur le champ littéraire national français et des études portant sur les échanges culturels internationaux, les traductions, ainsi que sur le concept de « littérature mondiale ». Qu’est-ce qui vous a amenée, au fil des années, à diriger votre attention vers le domaine supranational ? Y a-t-il eu des théoriciens ou des œuvres qui vous ont particulièrement influencée ? Gisèle Sapiro — J’ai été formée en littérature comparée et philosophie. Outre la théorie du polysystème de Itamar Even-Zohar, j’ai aussi été formée aux « translation studies », dont il est un des initiateurs, et ai par ailleurs été traductrice. Ma thèse portait sur le champ littéraire français sous l’occupation allemande. Il est vrai que je me suis concentrée sur le champ français à cette époque et me suis spécialisée dans cette optique sur la littérature française, qui n’était pas ma formation initiale. À cette époque, les sciences sociales commençaient à s’intéresser à la traduction et la circulation internationale des idées. Pascale Casanova a soutenu sa thèse en 1996, deux ans après moi, et nos livres La République mondiale des lettres et La Guerre des écrivains, 1940-1953 sont parus la même année, en 1999. Elle m’a d’ailleurs invitée à son émission sur France Culture pour en parler. Inspiré — comme Pascale Casanova — de l’application qu’a faite Abram de Swaan de la théorie des systèmes-monde au système inégal des langues, Johan Heilbron a publié en cette même année 1999 son article « Towards a sociology of translation » et a rejoint mon laboratoire, le Centre européen de sociologie et de sciences politiques. D’autres travaux étaient en cours, comme la thèse de Ioana Popa sur l’importation des littératures d’Europe de l’Est en France pendant la période communiste. Comme j’avais engagé, après la sortie de mon livre, une collaboration avec Zohar Shavit et Gideon Toury sur l’importation de la littérature hébraïque en France, j’ai élaboré un projet de recherche sur la traduction pour fédérer les approches au sein du laboratoire, et ai organisé à l’EHESS, en septembre 2001, une première journée d’étude, à laquelle Pierre Bourdieu devait participer, mais la maladie qui allait l’emporter l’en a empêché. Cette journée a donné lieu au premier numéro de la revue Actes de la recherche en sciences sociales publié après son décès, en 2002 : « Traduction : les échanges littéraires internationaux », que j’ai codirigé avec Johan Heilb Tue, 21 Apr 2026 17:08:51 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21131 acta Les frontières de la littérature. Entretien avec Ben Hutchinson https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21149 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21149/14_Entretien-Hutchinson_Comparini.jpg" width="100px" />Alberto Comparini — J’aimerais partir du particulier pour aller vers l’universel. Vous vous êtes formé à l’université d’Oxford en études germaniques, mais vos premiers travaux sur Rainer Maria Rilke et W. G. Sebald portaient déjà la marque d’une forte sensibilité comparatiste et théorique. Qu’est-ce qui vous a conduit à élargir vos horizons de recherche au-delà du cadre national de la littérature germanophone, pour vous engager pleinement dans le champ de la littérature comparée ? Y a-t-il eu un livre, un événement, une rencontre — ou peut-être un lieu — qui a joué un rôle décisif dans cette évolution ? Ben Hutchinson — Votre question soulève un problème que je me pose souvent en observant les jeunes chercheurs en littérature comparée : à quel moment devient-on comparatiste ? De façon institutionnelle, on pourrait donner une réponse facile, voire simpliste : on est comparatiste si l’on travaille en littérature comparée — c’est-à-dire, si l’on compare plusieurs textes de plusieurs traditions linguistiques. Le problème, avec cette définition — mis à part sa nature tautologique (on compare, donc on est comparatiste) —, c’est qu’elle ne fait que repousser le problème. Même si l’on a fait des études en littérature comparée et écrit une thèse comparatiste, il y aura bien eu un moment où l’on a commencé par travailler sur un seul auteur, ou dans une seule tradition, avant de franchir le pas comparatif. Autrement dit : on ne naît pas comparatiste, on le devient. Quand j’ai fait ma thèse à Oxford il y a vingt ans, il n’y avait pas vraiment de cursus comparatiste (ça a un peu changé depuis). Il y avait toutefois un master en littérature européenne, qui m’a permis de poursuivre mes intérêts en allemand, en français, et en anglais. Pour la thèse, cependant, il fallait choisir. Je savais que je voulais écrire sur la poésie lyrique ; j’aurais très bien pu choisir un poète français (Paul Valéry, par exemple), mais je me suis décidé pour Rilke, ayant pris goût à sa syntaxe et sa sensibilité. Je suis donc devenu, du point de vue institutionnel, germaniste. Je n’ai jamais, pour autant, renoncé à une vision plus « européenne » de la littérature. En partie, cela se reflète dans mon choix de sujet : Rilke est lui-même comparatiste, puisant comme il le fait dans les traditions russe, française, danoise, etc. (sans même parler de ses intérêts intermédiaux pour l’art ou la sculpture). J’ai essayé de poursuivre cette ampleur intellectuelle jusqu’à sa façon d’écrire, c’est-à-dire s Wed, 22 Apr 2026 16:49:27 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21149 acta « La » littérature mondiale n’existe plus. Ou comment rêver (encore) la littérature et (re)penser (toujours) la mondialité https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21081 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21081/5_BRUGGER_David_9782490350711-475x500-1.jpg" width="100px" />Et si une certaine idée de la littérature mondiale pouvait être décelée dans l’examen attentif d’une simple cabine téléphonique transformée en cabane à livres ? C’est à cette expérience de pensée que se livre Jérôme David dans le premier et l’avant-dernier chapitre de son essai récemment paru chez Ithaque, Rêver la littérature mondiale (2025), qui se propose d’étudier rigoureusement les imaginaires successifs, et parfois contradictoires, associés à la « littérature mondiale » depuis (au moins) deux siècles. Prolongeant des réflexions amorcées dans Spectres de Goethe. Les métamorphoses de la « littérature mondiale » (2011), ce nouvel ouvrage défend une thèse forte et originale, déstabilisante de prime abord : il y a, non pas une, mais plusieurs (idées de la) littérature(s) mondiale(s). Celui qui déclarait ailleurs que « “la” littérature n’existe plus1 », puisqu’il n’y a qu’une histoire des différentes conceptions toujours socialement et historiquement construites de cette notion, revendique de la même façon de (re)penser la « littérature mondiale » au pluriel. L’essai commence par le récit d’un séjour de recherche à la foire de Francfort, saisie comme la métaphore vivante d’une certaine mondialité (possible) de la littérature. Cet exemple inaugural permet à l’auteur de thématiser déjà une première tension de son objet d’études : quel rapport à la « littérature » engage un lieu comme cette grande foire internationale du livre ? Quel « monde » figure-t-il ? Et, partant de là, vers quelle « littérature mondiale » fait-il signe ? Avant même que des réponses ne soient apportées à ces questionnements, il s’agit de relever les présupposés qu’ils engagent, et leur intérêt heuristique : poser ces questions, c’est, d’emblée, soutenir qu’il existe, non pas une conception stabilisée et univoque de « la » littérature mondiale, mais bien plusieurs manières alternatives de la penser. D’où la nécessité d’un deuxième récit personnel : dans le village de ses parents, Jérôme David s’arrête un soir près d’une cabine téléphonique transformée en cabane à livres et y découvre, soudain, comme une épiphanie, une autre métaphore possible de la mondialité littéraire, plus informelle : dans cette « bibliothèque » non gérée, produite par le hasard d’échanges spontanés et collectifs, peut se lire une « mondialité ordinaire de la littérature » (p. 11), bien loin de la littérature mondialisée à l’ère néolibérale que représente apparemment un lieu comme la foire de Francfort. Deux lieux, e Fri, 17 Apr 2026 22:44:33 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21081 acta Constituer la littérature mondiale : circulations et traductions https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21065 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21065/3_SAVINA_Damrosch.jpg" width="100px" />Publié en 2003, What is World Literature? s’inscrit dans un mouvement de redéfinition du comparatisme et de la littérature mondiale. Dans le sillage notamment de Charles Bernheimer et de Pascale Casanova, David Damrosch constate un regain d’intérêt pour le concept de « littérature mondiale » au début des années 2000. La parution en français vingt ans après atteste de la vivacité de cette analyse sur la circulation et la traduction des œuvres dans le champ des études comparatistes. David Damrosch lui-même a poursuivi cette réflexion avec How to Read World Literature (2009), Comparing the Literatures: Literary Studies in a Global Age (2020) et plus récemment Around the World in 80 Books (2023). Pour David Damrosch, la littérature mondiale dépasse largement la somme figée et incommensurable de toutes les œuvres publiées dans le monde. Il la définit avant tout comme « un mode de circulation et de lecture » (p. 22), un processus de transformation à travers les langues, les contextes de publication et les cultures, qui font passer une œuvre du national à l’international. David Damrosch s’éloigne des thèses occidentalocentristes et de ce qu’il désigne comme un « parti pris philologique de la littérature comparée », qui consiste à étudier les textes seulement en langue originale. En plaçant au centre de son argumentation les enjeux de traduction et de déplacement des œuvres littéraires dans le monde, il fait de la circulation à travers les frontières culturelles et linguistiques la caractéristique même de la littérature mondiale. L’objectif de son ouvrage n’est donc pas d’identifier des invariants littéraires universels, à la manière de Northrop Frye ou d’Étiemble. Il s’agit plutôt de redéfinir le concept de littérature mondiale comme un mode de lecture culturel et esthétique, et de comprendre comment la circulation et la traduction permettent de transformer une œuvre. Dans Qu’est-ce que la littérature mondiale ?, l’ambition de David Damrosch est de proposer une définition de la littérature mondiale avant de l’appliquer à des études de cas. Il divise son ouvrage en trois parties, « Circulation », « Traduction » et « Production », réparties en neuf chapitres consacrés à une œuvre ou à un corpus précis. Cette répartition, s’étirant de 2000 avant J.-C. avec L’Épopée de Gilgamesh jusqu’à la fin des années 1990 avec Le Dictionnaire khazar de Milorad Pavić, atteste à la fois d’une perspective extra-européenne et d’un refus du « présentisme », c’est-à-dire la tendance à Fri, 17 Apr 2026 18:00:44 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21065 acta L’interdisciplinarité sous la loupe du comparatisme https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21110 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21110/8_CATALANO_Histoire_interdisciplinarite_9791035110239-475x500-1.jpg" width="100px" />Histoire de l’interdisciplinarité : un mot, des pratiques est une contribution à plusieurs voix dirigée par Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi qui conclut un programme de recherche pluriannuel et un colloque international qui s’est tenu en mars 2018 à Paris. Paru dans la collection « Homme et société » des Éditions de la Sorbonne, cet ouvrage fournit un riche éventail d’analyses au sujet de l’interdisciplinarité, s’interrogeant sur la nature épistémologique même de cette dernière. L’interdisciplinarité ne se limite pas à un cercle restreint de domaines mais elle porte l’ambition de pouvoir tout comprendre en son sein en faisant fructifier les zones de contact entre disciplines et donc d’avoir recours à « […] plus d’une discipline dans la réalisation d’une enquête donnée1 » (p. 6). Wolf Feuerhahn est historien des sciences au CNRS, directeur adjoint du centre Alexandre-Koyré. Il travaille sur l’histoire de l’organisation des savoirs en Europe (xviiie-xxie siècles) : partages, conflits des facultés, programmes interdisciplinaires2. Il s’intéresse en particulier à l’histoire de l’émergence des partages entre savoirs, de la disciplinarisation et de leurs remises en cause, à l’histoire transnationale et transdisciplinaire, l’histoire de l’éthologie et l’émergence des neurosciences sociales. À une échelle européenne, comme l’indique le titre de son projet, ses recherches portent donc sur les aires linguistiques francophone, anglophone et germanophone3. Rafael Mandressi est historien au CNRS et ses travaux ont pour objet l’histoire des savoirs, des pratiques et des institutions médicales. Le but de ses recherches est de mettre en lumière, à l’époque moderne et dans l’espace européen, les dispositifs et les opérations de connaissance sur le corps, en relation avec leurs contextes sociaux et culturels de production et d’usage. Trois terrains principaux permettent d’encadrer ses recherches au sujet des mises en science du corps : « Médecine, médecins et politique dans la France d’Ancien Régime », « La médecine et l’économie des savoirs dans la première modernité », « Les médecins et le surnaturel »4. Histoire de l’interdisciplinarité apporte un nouveau regard sur cette approche scientifique dans le monde francophone de la recherche. Dans le monde anglophone, articles et manuels théoriques abordent déjà la question de l’interdisciplinarité dès les années 1990. Feuerhahn et Mandressi appuient en effet leur analyse introductive sur différentes références anglophones, p Sat, 18 Apr 2026 10:53:39 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21110 acta « Mais être généraliste, c’est être capable de faire des liens. » Conversation avec Tiphaine Samoyault https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21117 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21117/10_Entretien-Samoyault_Aggazi.jpg" width="100px" />  Littérature générale et littérature mondiale Sara Aggazio — Pour commencer, j’aimerais entrer tout de suite dans le vif de ce numéro d’Acta fabula en partant du fait que vous êtes, entre autres, professeure de cette discipline qu’on appelle « littérature générale et comparée ». Que recouvre pour vous la notion de « littérature générale », et comment vous positionnez-vous par rapport à ces deux appellations qu’on donne à la littérature, à savoir « générale » et « comparée » ? Tiphaine Samoyault — Étrangement, ces manières de qualifier la littérature par des adjectifs procèdent à un éloignement de la littérature elle-même. On parle moins par là des livres ou des textes que d’une façon de les lire et de les penser, de faire discipline à partir d’une perspective critique. L’expression « littérature générale et comparée », qui n’existe dans cette formulation qu’en France — ailleurs on se contente de Comparative literature, Letterature Comparate, Vergleichende Literaturwissenschaft (Komparatistik), literatura comparada, etc. —, est une vieille appellation, qui signale un conflit entre deux approches, pourtant prises en charge par une discipline qui a eu pour principal objectif de sortir du champ de la ou des littératures nationales : une approche théorique (dite « générale »), qui a longtemps consisté en la formulation de lois et d’invariants, et une approche textualiste, reposant sur la comparaison, qui traitait d’œuvres appartenant à des sphères linguistiques et à des aires culturelles distinctes autour d’un même thème ou d’une même question. En tant qu’enseignante depuis de nombreuses années d’une discipline qui s’appelle encore à l’université « littérature générale et comparée », je me suis toujours située plus du côté du général que de la comparaison. D’abord parce que je ne suis spécialiste de rien et que je me définis comme « généraliste », connaissant beaucoup de littératures sans qu’il y ait un auteur, une période ou une aire géographique dont je sois parfaitement compétente. Mais être généraliste, c’est être capable de faire des liens. Le problème de la comparaison, selon moi, est qu’elle reconduit très vite le national et a tendance à essentialiser les différences linguistiques et culturelles, à s’intéresser à la prétendue singularité des œuvres, qui présente souvent l’inconvénient de les rendre autonomes et étanches. C’est pourquoi je suis comparatiste sans jamais pratiquer la comparaison terme à terme. Pour autant je ne m’intéresse pas non plus au Sat, 18 Apr 2026 11:59:43 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21117 acta Entre rhétorique et analyse sociohistorique : la forme comme médiation https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21096 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21096/6_BELFORT_Moretti.jpg" width="100px" />  La distance comme méthode de rapprochement De loin on voit mieux. De Paris, les modernistes brésiliens Oswald de Andrade (1890-1954) et Tarsila do Amaral (1886-1973) découvrent avec émerveillement toute l’originalité de leur pays, celle de la poésie Pau-Brasil (1924). Fernand Braudel (1902-1985) conçoit son ouvrage majeur, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1949), pendant ses années d’enseignement en Algérie et au Brésil. Erich Auerbach (1892-1957) devient un comparatiste pendant son exil à Istanbul, moment où il écrit Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale (1946)1. Quel que soit le scénario, et il y en a certainement d’autres, l’éloignement permet un changement de perspective sur la culture et la littérature. C’est un principe semblable qui guide Franco Moretti dans son ouvrage Un paese lontano. Cinque lezioni sulla cultura americana, paru en 2019 aux éditions Einaudi et pas encore traduit en français. Mais la distance ici ne renvoie pas au « distant reading » développé dans des ouvrages précédents de l’auteur à travers des Graphes, cartes et arbres (La letteratura vista da lontano, Einaudi, 2005), pour reprendre la traduction de l’un de ses livres en français. Le « pays lointain » évoqué dans le titre, comme l’explique l’auteur lui-même, est les États-Unis, pour quelqu’un qui, comme lui, a grandi en Europe ; mais aussi l’Europe, pour quelqu’un qui a vécu longtemps de l’autre côté de l’Atlantique et qui rentre enfin au vieux monde. Ce regard croisé traverse les oppositions interdisciplinaires tout au long du livre. Sans perdre de vue l’échelle globale, devenue un impératif de la discipline comparatiste depuis le début des années 2000 et explorée par l’auteur au cours des dernières années, Moretti revient dans ce livre aux années de son enseignement à Salerne et à Stanford. Tout en gardant la distance nécessaire pour voir l’ensemble, il se rapproche des textes et, plus précisément, des formes — lyriques, prosaïques, cinématographiques, dramatiques et, enfin, plastiques — qui font l’objet de ces cinq cours-essais. Close-ups et plans d’ensemble Le premier des cinq essais, « Walt Whitman ou Charles Baudelaire ? », compare deux conceptions diamétralement opposées de la poésie et de la modernité. D’un côté, il y a l’idée d’une épopée démocratique et simple ; de l’autre, la poésie complexe d’une « disharmonie criarde et accablante2 ». La modernité, quant à elle, peut être perçue comme les merv Fri, 17 Apr 2026 23:51:58 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21096 acta Les études littéraires en temps difficiles. Entretien avec Peter Brooks https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21136 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21136/15_Entretien-Brooks_Siri.jpg" width="100px" />Nicole Siri — Tout au long de votre parcours, votre réflexion s’est souvent orientée vers la narration — et plus particulièrement vers une question d’une portée profondément philosophique : ce que l’on pourrait appeler la « capacité de vérité » des récits, les façons dont les histoires nous aident à donner du sens au monde. Comme vous l’avez montré, les récits entretiennent un rapport singulier au temps : d’autres genres littéraires nous transmettent des vérités, certes, mais d’un ordre différent de celles que la narration peut nous révéler. Dans cette perspective, vous avez écrit et dirigé des ouvrages qui dépassent largement le cadre de la simple analyse littéraire — je pense notamment à Psychoanalysis and Storytelling (1994), à Law’s Stories: Narrative and Rhetoric in the Law (1996), ainsi qu’au tout récent Seduced by Story (2022). Quels ont été les éléments déclencheurs, les lectures, les rencontres qui ont éveillé votre intérêt pour la narration ? Et qu’est-ce qui vous a conduit à choisir le point de vue de la théorie littéraire plutôt que, par exemple, celui de la philosophie ? Peter Brooks — Depuis mon enfance j’ai été lecteur de romans, et j’aimais particulièrement les romans du xixᵉ siècle, où l’on ressentait la capacité du roman à traiter tous les problèmes d’une société — comme on le voit chez Dickens, ou chez Balzac, par exemple. Ensuite, j’ai été beaucoup influencé par l’arrivée de la narratologie structuraliste dans les années 1960 et 1970. Elle m’a permis de considérer ce qui m’intéressait d’une manière plus analytique — et je crois, en particulier, d’une manière un peu anthropologique. J’ai été très marqué par le travail de Claude Lévi-Strauss, mais aussi par celui de l’anthropologue américain Clifford Geertz, et j’ai commencé à me demander : que fait le récit pour nous ? Quel est son rôle ? D’autres auteurs ont aussi exercé une influence, bien sûr — Paul Ricœur, avec son Temps et Récit (1983-1985), paru à peu près au moment où j’écrivais mon grand livre sur le sujet, Reading for the Plot ([1984] 1992), et Frank Kermode, également. La fin des années 1960 et le début des années 1970 ont été une période extrêmement intéressante pour l’étude du récit. J’ai assisté, par exemple, au séminaire de Roland Barthes à l’École pratique des hautes études, j’ai rencontré Gérard Genette, j’ai appris à bien connaître Tzvetan Todorov. Voilà les figures qui m’intéressaient, et il me semble que, d’une certaine manière, ce qui se passait alors dans les études Tue, 21 Apr 2026 17:17:54 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21136 acta Éthique et littérature aujourd’hui : l’éthique de la littérature à l’époque postcanonique https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21108 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21108/7_PAOLUCCI_Cavaliere-et-al_9791037043115-475x500-1.jpg" width="100px" />  De la question « qu’est-ce que la littérature ? » à « que peut la littérature ? » Dès l’introduction, les directrices et directeur du volume1 posent un constat fondamental : « L’éthique semble devenir aujourd’hui un des fondements de la littérature. » (P. 5.) En conséquence, la recherche doit elle aussi se poser de nouveaux objets : il ne s’agit plus seulement d’étudier la forme et l’autonomie de l’œuvre (comme le proposait la critique structuraliste du xxᵉ siècle), mais d’interroger ce que la littérature « peut » et « doit » faire. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 2006, Antoine Compagnon déplaçait déjà la question de « qu’est-ce que la littérature ? » vers celle de « que peut la littérature ? », amorçant ainsi le passage du tournant linguistique au tournant éthique, c’est-à-dire d’un paradigme centré sur le texte comme système de signes à un paradigme qui reconnaît à la littérature un rôle actif dans la vie collective et dans la formation des consciences. Le volume retrace avec précision historique et profondeur théorique les étapes de cette transformation. À partir des années 1980 aux États-Unis et depuis les années 2000 en France, des philosophes tels que Richard Rorty et Martha Nussbaum ont jeté les bases d’une conception de la littérature comme forme de communication intersubjective et « guide pour l’action » (Love’s Knowledge, 1990 ; Poetic Justice, 1995). Dans cette optique, l’attention portée à la réception et à la dimension émotionnelle de la lecture a déplacé le centre de l’analyse de l’intention de l’auteur et du sens intrinsèque du texte vers le lecteur et ses réponses affectives. Comme il est souligné dans l’ouvrage, « la lecture n’est pas seulement un lieu intime de réflexion, mais peut contribuer à réformer les comportements » (p. 11) : la littérature est, non plus seulement un miroir, mais un agent de transformation sociale et identitaire. Entre généalogie et actualité : penser la fiction comme laboratoire moral La principale qualité d’Éthique et littérature aujourd’hui réside dans sa capacité à articuler généalogie et actualité, offrant un cadre théorique particulièrement éclairant sur les mutations en cours. L’attention accordée à la critique du formalisme et la revalorisation d’auteurs comme Thomas Pavel — auquel Françoise Lavocat consacre sa contribution « De l’invention des mondes fictionnels à leur négation : le tournant éthique des études littéraires » — mettent en évidence l’idée de la fiction comme « monde de norm Sat, 18 Apr 2026 00:16:00 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21108 acta Le(s) décentrement(s), outil interdisciplinaire pour analyser une société fragmentée https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21087 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21087/9_BOURGOIN_9791037040763-475x500-1.jpg" width="100px" />La décentralisation est un phénomène bien connu en France, où l’État centralise la gestion du territoire, notamment depuis l’influence de la doctrine jacobine durant la Révolution française. Cette dynamique politique et géographique amène à questionner la légitimité d’un centre à gouverner les périphéries et entraîne donc en retour une délégation progressive des responsabilités aux territoires. La décentralisation illustre une tendance récente que l’on observe à différentes échelles et dans plusieurs champs et que les chercheuses Élodie Gallet, Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal étudient sous le terme plus général de « décentrement ». Dans une orientation similaire à la précédente collaboration de Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal, Écrire la mobilité 1, publié en 2020, Décentrement(s). Théories et pratiques d’un concept nomade ouvre une réflexion interdisciplinaire sur un objet pluriel. Dès l’introduction, les chercheuses font intervenir la définition du phénomène en physique et en optique, avant de le mettre en perspective avec la nécessité du centre pour l’écriture selon Hélène Cixous : ce glissement illustre la variété des disciplines scientifiques convoquées dans cet ouvrage, auxquelles s’ajoutent les interventions du poète Jacques Jouet et de l’artiste plasticienne Delphine Wibaux. Le but de l’ouvrage est bien d’explorer les diverses interprétations possibles de cette notion, tant le déplacement du centre vers ses périphéries ou la pluralisation des centres que l’abandon complet de la logique de la centralité, à différentes échelles. Les propositions sont complémentaires et parfois contradictoires, mais cette profusion vise précisément à interroger cette notion et la livrer au lecteur dans sa nature dynamique. En adoptant un découpage en cinq parties qui sont autant de manières de comprendre les décentrements, l’ouvrage envisage ces derniers comme « un outil central de notre modernité » qui permettrait de « penser le transculturalisme et l’interdisciplinarité » (p. 6). Le décentrement prend donc la forme d’un changement de perspective, d’une libération du centre, d’une traduction linguistique ou culturelle, d’une transformation de la manière de raconter et enfin de la recherche d’un nouveau centre en périphérie. Nous proposons une traversée de l’ouvrage en nous appuyant sur les nombreux points de contact entre les études qui le composent, pour réinterroger le rôle du décentrement comme clef de lecture de la modernité. Un symptôme Fri, 17 Apr 2026 23:03:11 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21087 acta « J’ai toujours trouvé que le cadre national était trompeur. » Entretien avec Franco Moretti sur la world literature https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21127 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21127/12_Entretien-Moretti_Terribilini.jpg" width="100px" />Entretien réalisé, transcrit et traduit par Josefa Terribilini. Josefa Terribilini — Le présent numéro d’Acta fabula s’intéresse au concept de « littérature générale » et à sa portée. Quel est votre propre rapport à cette notion, si tant est que vous l’ayez rencontrée durant votre parcours entre l’Europe et les États-Unis ? La façon dont vous conjoignez lecture à distance1 (avec son « formalisme sociologique ») et littérature mondiale peut sembler s’inscrire, à certains égards, dans le sillage d’une littérature générale telle qu’ont pu la définir Wellek et Warren2, c’est-à-dire comme une orientation théorique cherchant à dépasser les frontières nationales. Or vos travaux revendiquent une réflexion sur la littérature « mondiale » (world literature, Weltliteratur). Comment situez-vous les notions de « littérature générale » et de « littérature mondiale », ainsi que celle de « littérature comparée » ? Comment les reliez-vous ou les différenciez-vous ? Franco Moretti — Je n’avais jamais réfléchi à l’expression « littérature générale » avant nos échanges. Je l’avais peut-être déjà rencontrée, mais je n’y avais jamais prêté attention, parce que, dans les milieux où j’ai travaillé (Italie, Allemagne, États-Unis, Grande-Bretagne), elle ne semble pas jouer de rôle significatif. Cela me porte à croire que le concept n’est « actif » que dans le champ intellectuel français, ce qui n’est pas une critique en soi — pas du tout ! —, mais rend difficile pour quelqu’un d’extérieur d’apporter d’intéressantes perspectives à ce sujet. Cela dit, voici ma position vis-à-vis des différentes notions que vous proposez. La « littérature mondiale » est un terme qui a du sens pour moi. Il a un objet clair (toute la littérature du monde, du moins tendanciellement), même si le problème réside bien sûr dans la manière de conceptualiser cet objet. Sur ce point, je partage fondamentalement la position de Pascale Casanova3 : la littérature mondiale doit être conçue comme un système inégalitaire de littératures nationales. (Soit dit en passant, le fait que Casanova, qui a écrit l’un des ouvrages critiques les plus importants de sa génération, n’ait jamais eu de poste universitaire en France est un problème dont les universités françaises devraient avoir honte.) Mais la littérature mondiale n’est pas tout. Même s’il n’existait qu’une seule littérature dans le monde entier, nous aurions toujours besoin d’expliquer le fonctionnement d’un sonnet ou d’une fiction historique. Je pense que le terme Tue, 21 Apr 2026 17:05:21 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21127 acta Les théoriciens et la vie https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21061 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21061/2_ROUSSELET_Bouju_116161_6b144e2772965d61983a99b416288c66.jpg" width="100px" />Michel Foucault présentait ainsi son cours « Histoire des systèmes de pensée » au Collège de France, en 1970 : « [Celui-ci] amorce une série d’analyses qui, fragments par fragments, cherchent à constituer peu à peu une “morphologie de la volonté de savoir1”. » Peut-être est-ce cette « morphologie » d’une « volonté de savoir » que ces Nouveaux fragments d’un discours théorique. Un lexique littéraire, dirigés par Emmanuel Bouju et publiés en 2023 aux éditions Codicille, volume augmenté des Fragments publiés en 2015 aux éditions Cécile Defaut, et issu d’un cycle de conférences intitulé « Représentation de la littérature : vocabulaires et modèles », organisé par Emmanuel Bouju entre 2000 et 2015, invite à penser autrement. Ce sont donc des fragments de Michel Foucault qu’il s’agit, mais aussi de Gilles Deleuze — également cité en avant-propos de l’ouvrage —, selon qui chaque fragment « peut avoir la double fonction paradoxale de renforcer et d’arrêter l’œuvre conçue comme totalité organique close2 ». Il peut aussi être question des fragments de Roland Barthes, pour un dictionnaire amoureux d’une théorie, ou encore de ceux du premier romantisme, qui invitait à penser la tension entre cette forme « clos[e] sur [elle]-même comme un hérisson3 » et l’aspiration à un absolu. Le programme de l’ouvrage est en effet clair, présenté dès l’avant-propos : « On dira plutôt qu’il est l’abécédaire lacunaire d’une pensée ouverte, multiple et partageable du littéraire. Ou qu’il est une sorte de lexique erratique, organisant en ordre alphabétique les fragments d’un discours théorique qui cherche à exposer de façon neuve ce que la littérature offre, en propre et en commun, à notre horizon de pensée. » (P. 6.) Pour rendre compte de ce lexique qui se souhaite « l’indice [du] chronotope » de notre pensée (p. 9, reprenant Deleuze), et afin de ne pas fabriquer une homogénéité à ce qui a été pensé comme « geste plutôt que forme » (Diffraction, p. 45), cette recension ne suivra pas l’ordre qui a inévitablement été donné à l’ouvrage par le format « livre ». Seront plutôt données à voir les ramifications que les articles génèrent les uns vis-à-vis des autres, et les forces par lesquelles ils envisagent une « négociation du multiple et de la cohérence » (Diffraction, p. 55)4. Diffractions Il est à noter que ces Nouveaux fragments sont avant tout « une écriture partagée », pour des « ensembles navigant entre autonomie et interdépendance de ses composantes » (Diffraction, p. 49). Exploran Fri, 17 Apr 2026 17:40:18 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21061 acta Comment devenir une auteure mondiale ? Une étude de terrain au cœur de la scène littéraire transnationale https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21075 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21075/4_BORIS_Sapiro.jpg" width="100px" />Qu’est-ce qu’une auteure mondiale 1 ? En soumettant cette question à l’étude dans son dernier ouvrage, Gisèle Sapiro s’empare de deux grands sujets de théorie littéraire pour en faire l’objet d’une étude sociologique de grande ampleur. Si les deux questions de l’auctorialité et de la mondialité de la littérature sont en effet centrales en théorie littéraire et qu’elles ont fait l’objet de travaux notoires et établis, leur entrecroisement permet de rebattre les cartes du jeu de façon profitable en apportant un regard nouveau sur l’espace littéraire mondial et ses acteurs et actrices. Avec méthode et précision, cet ouvrage retrace vingt-cinq années de recherches et d’enquêtes qui ont mené la sociologue de la littérature aussi bien aux États-Unis ou à Londres, au cœur des rouages éditoriaux de la grande production littéraire mondiale, qu’en Bulgarie, en Croatie ou en Amérique latine, dans des espaces traversés par des logiques continentales ou régionales parallèles au grand circuit mondial. Entretiens dirigés ou conversations spontanées avec des parties prenantes des métiers du livre, consultations de ressources archivistiques, échanges au cours de colloques spécialisés, ethnographies par observation participante, analyses de bases de données comme celle de l’Index Translationum de l’Unesco ou du catalogue de Gallimard : le foisonnement des données et l’ampleur des domaines et des espaces que celles-ci recouvrent sont tels que le mode opératoire de Gisèle Sapiro relève de ce que l’on peut appeler un comparatisme de terrain. Comparatisme, tout d’abord, car l’échelle mondiale qu’implique cette étude place les enjeux d’interculturalité et de translinguisme au cœur de la réflexion, non seulement à travers la question récurrente de la traduction, mais plus particulièrement encore à travers celle du positionnement des littératures, c’est-à-dire de leur caractère plus ou moins central, ou au contraire périphérique, au sein de ce que Pascale Casanova a appelé la « République mondiale des lettres ». Terrain, ensuite, car — d’une manière systématique qui rend la démarche encore largement inédite à cette échelle —, l’ouvrage fonde son propos sur des études de cas empiriques qui brassent un ensemble d’espaces géographiques, d’univers linguistiques, d’institutions, de corps de métier et, plus globalement, d’acteurs et d’actrices du monde littéraire, dont la profusion et la diversité montrent de manière éloquente la façon dont la figure de l’auteure, alors même que c’est p Fri, 17 Apr 2026 18:15:17 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21075 acta « Paysages du visible » : politique et littérature comparée. Entretien avec Jean-Pierre Morel, comparatiste et traducteur https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21123 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21123/11_Entretien-Morel_Le-Roy-Ladurie.jpg" width="100px" />  Un parcours comparatiste à l’intersection de l’histoire et de la littérature Irène Le Roy Ladurie — Comment vous êtes-vous inscrit dans la littérature générale et comparée au début de votre carrière et comment avez-vous perçu l’évolution de la discipline ainsi que votre rapport à elle, au fil de vos recherches mais aussi au cours des directions de thèse que vous avez assumées ? Connaissez-vous d’autres traditions nationales de la littérature comparée (en Allemagne, par exemple) et comment les percevez-vous ? Jean-Pierre Morel1 — À franchement parler, ma première approche de la LGC (littérature générale et comparée) n’a procédé ni d’un choix éclairé, ni d’une volonté délibérée : avant de l’aborder, je n’avais fait que lire un des volumes du Mythe de Rimbaud (1952-1961) d’Étiemble et suivre quelques séances de présentation de cette discipline par le professeur Charles Dédéyan à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. C’est avec lui que j’ai fait mon mémoire du diplôme d’études supérieures (en 1963-1964) : « Apports allemands au mouvement surréaliste ». Ce choix représentait d’abord une issue de secours à la sorte de dépression intellectuelle à laquelle m’avaient un moment réduit ma lassitude du latin et du grec, ma difficulté à obtenir mon dernier certificat de licence, celui de grammaire et philologie, et un essai malheureux de réorientation vers le russe. En tout cas, en m’initiant au travail en bibliothèque, ce premier travail m’a passionné, m’a rendu confiance et m’a aidé à cerner le domaine — encore très vaste et imprécis — sur lequel je devais travailler en thèse un peu plus tard (toujours sous la direction du même professeur), celui des rapports entre « littérature et révolution » au xxe siècle (pour conserver l’intitulé un peu mythique du livre célèbre — ou autrefois célèbre ? — de Trotski). Ce que j’ai perçu ensuite de l’évolution de la LGC à partir du moment où j’ai commencé à l’enseigner (à l’Université François-Rabelais de Tours, où Jacques Body m’avait recruté comme assistant), c’est sa rapide montée en importance dans l’institution universitaire, à Paris et en province, progression illustrée et stimulée à la fois par la présence d’une dissertation comparatiste (dite à l’époque de « Français 2 ») à l’écrit du concours de l’agrégation de lettres modernes, alors de création récente. Je garde le souvenir d’une période fiévreuse et mouvementée, d’un mouvement incessant par lequel on se sentait aspiré, voire happé, tant le nombre de scènes où l Tue, 21 Apr 2026 16:50:23 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21123 acta Types, spectres, rêves. Entretien avec Jérôme David autour des « littératures mondiales » https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21144 <img src="https://www.fabula.org/lodel/acta/docannexe/image/21144/16_Entretien-Baroni_David_9782490350711-475x500-1.jpg" width="100px" />Silvia Baroni — Je voudrais commencer notre dialogue en évoquant votre premier amour littéraire, Honoré de Balzac, auquel vous avez consacré vos premiers travaux. Dès votre monographie Balzac, une éthique de la description (2010), on constate une attention particulière portée à la relation qui s’établit entre l’écrivain et sa communauté de lecteurs, c’est-à-dire à l’aspect plus sociologique de l’analyse littéraire — une posture qui caractérise vos études ultérieures. Il n’y a pas seulement l’« éthique de la représentation » en jeu, mais aussi l’identification d’une « éthique de la lecture ». Dans quelle mesure l’étude du « Balzac sociologue » a-t-elle joué un rôle dans votre approche de la « littérature mondiale » ? D’autres lectures vous ont-elles conduit vers ce domaine d’études ? Pouvez-vous nous en parler ? Jérôme David — Votre première question m’éclaire d’emblée sur ce que vous y avez trouvé, et plus encore sur tout ce que vous y avez mis vous-même. Vous faites ainsi pivoter ma réflexion sur elle-même pour m’en souligner des aspects qui étaient restés pour moi dans l’ombre, ou sous un vernis d’évidence (ce qui revient au même), et qui méritent d’être repris ou mieux articulés. Je saisis au vol votre formule de « premier amour littéraire » ! À vrai dire, avec Balzac, il s’est d’abord agi d’un mariage de raison. Plongé dans la réhabilitation de Max Weber qui avait commencé en France au cours des années 1990, et qui s’accompagnait d’une exploration des différences entre la sociologie, indexée sur des cas empiriques, et le roman réaliste, mettant en scène des personnages ou des situations à l’exemplarité sociale complexe, j’ai d’abord cherché à déterminer s’il existait une sorte d’équivalent de l’idéal-type dans les romans français des années 1880-1920. Il y en avait, bien sûr, chez Zola par exemple, ou Proust, mais la piste menait plus loin dans le passé. J’ai lu les Goncourt, Charles Demailly, Germinie Lacerteux : des « types » romanesques ! Mais leur esthétique héritait d’un geste que Balzac, puis George Sand, avaient inauguré au cours des années 1830-1840. C’est donc sur Balzac que je me suis mis à travailler, finalement, pour constater bien vite que La Comédie humaine tout entière était conçue comme un réseau évolutif de « types » de divers ordres : personnages, lieux, époques, intrigues, etc. Vous le savez aussi bien que moi, d’ailleurs, puisque vous avez étudié l’aspect visuel de cette typicité chez Balzac à partir des illustrations de ses textes Tue, 21 Apr 2026 17:37:28 +0200 https://www.fabula.org:443/lodel/acta/index.php?id=21144