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Nos fragilités

Nos fragilités

En chacun de nous une fêlure passe, elle menace l'ensemble, l'organise, elle est notre chance et notre péril le plus haut. C'est sur cette conviction que Charlotte Casiraghi a conçu son nouvel essai qui paraît sous le titre La Fêlure (Julliard) : "comme une enquête vivante, littéraire, incarnée, sur les petites et les grandes tragédies de notre sort partagé, et qui sont sans doute le lieu à partir duquel nous pensons et aimons avec la plus grande intensité. C'est aussi le lieu où nous risquons de casser, de nous détruire, de perdre, d'abîmer les autres, de nous gâcher mais où nous sommes capables de déplacer notre identité et de réinventer notre existence. Il y a des effondrements visibles et spectaculaires, et des craquelures minuscules en surface, dont on ne prend conscience qu'après, une fois qu'on est brisé". Un livre qui est aussi comme une traversée, à partir d'une célèbre nouvelle de Fitzgerald et à travers les œuvres des écrivaines Ingeborg Bachmann, Colette ou Marguerite Duras, de la poétesse Anna Akhmatova, du navigateur Bernard Moitessier ou du chanteur J. J. Cale, et bien d'autres. Fabula vous invite à en lire un extrait…

Les éditions de Minuit rééditent de leur côté dans leur collection de poche l'un des derniers livres du philosophe Jean-Louis Chrétien, disparu en 2019, et auquel un ouvrage collectif est récemment venu rendre hommage : un essai sur la Fragilité comme sur l'un des traits essentiels de la condition humaine. Ce "lieu commun" de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines, de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l’histoire. Bien que nul ne l’ignore, chaque homme le découvre en acte avec une sorte de saisissement et d’effroi. J.-L. Chrétien en décrit d’abord les figures variées : le dénuement du nourrisson, les matières fragiles (verre, argile, bulle de savon), la fêlure invisible qui soudain produit la catastrophe, ou enfin la poétique des ruines. Il y va dans un second temps du concept même de fragilité, de Sénèque à Kant en passant par saint Augustin, qui donnera à la fragilité un sens moral que la modernité tentera d’écarter. Le livre s’achève sur la fragilité de la voix humaine, qu’un rien peut briser, qui pourtant dit le sens qui ne périt pas et que l’homme se transmet, en le renouvelant, d’une génération à l’autre. Pour Acta fabula, Chloé Vettier avait rendu compte de l'ouvrage lors de sa première parution : "Pour une généalogie de la fragilité".

Saluons aussi l'essai d'Anne-Lise Blanc, La Fêlure silencieuse Poétique de l’incertain dans l’œuvre de Gisèle Fournier (Classiques Garnier), qui s'attache à une romancière du XXIe siècle dont les fictions cherchent moins à raconter des histoires qu’à exprimer les fêlures qui s’ensuivent. 

L'écriventure

L'écriventure

"C’est en moi qu’il y a ça. Ce quelqu’un. Il y a ce quelqu’un qui est là, à l’intérieur. Il devrait être là. Il faut que je le trouve. Je peux le chercher. Je trouve un humain au fond de moi." Tout à la fois portrait de l’écrivain (et de l’auteur), récit des histoires passées et actuelles, avec sa famille, sa belle-famille, ses collègues (écrivains ou flics, car le personnage a été dans l’armée et la police), évocation de ses façons de vivre, de penser, le nouvel opus de Charles Pennequin est une plongée dans la fabrique de l’écriture, dans "des valises pleines de mots" : carnets, notes et post-it, captations de paroles. C’est une aventure dans et de l’écriture : une Écriventure (POL), une recherche passionnée sur différents styles et formes, qui se dessine un personnage aux identités multiples. Le livre devient alors exercice autobiographique. Rappelons encore la réédition aux Presses du Réel du premier livre de Charles Pennequin, Dedans, dont Fabula vous invite toujours à lire un extrait de l'ouvrage sur le site de l'éditeur…  Mais aussi, parmi les Colloques en ligne de Fabula, les actes du colloque "Charles Pennequin : poésie tapage", réunis par Anne-Christine Royère et Gaëlle Théval.

Quand j'étais bandit

Quand j'étais bandit

Mémoires de l'Enclave

Mémoires de l'Enclave

Né en 1948, Jean-Paul Goux est l'auteur d’une œuvre consistante, inaugurée en 1977 avec une première fiction, Le Montreur d’ombres et qui se poursuit jusqu’à nos jours avec ses derniers romans parus chez Champ Vallon, Sourdes contrées (2019), Tableau d’hiver (2022) et À la lisière (2026). Une équipe réunie par Pascal Lécroart a pris l'heureuse initiative de proposer aux Belles Lettres une édition critique de ses Mémoires de l'Enclave, avec des photographies de Gilles Choffé. Publié en 1986, ces Mémoires de l’Enclave peuvent être considérés comme l'un des ouvrages fondateurs de la littérature d’enquête contemporaine. Après plus d’un an de résidence dans le Pays de Montbéliard, le jeune romancier livrait une analyse éblouissante de la condition des ouvrières et des ouvriers de cette région industrielle de l’est de la France, touchée de plein fouet par la crise économique et la désindustrialisation. L’ouvrage s’appuyait sur une vaste documentation écrite, mais aussi sur des entretiens menés par l’écrivain pendant son séjour. Des femmes et des hommes, qui avaient travaillé pour les entreprises de la région, s’y livraient et tentaient de dire le poids du travail en usine et celui de la peine. Ils évoquaient aussi la mémoire des luttes ainsi que les différentes formes d’un contrôle social omniprésent dans une région marquée par le paternalisme des grandes familles de l’industrie, Japy et Peugeot en tout premier lieu. Transcrites et intégrées par l’écrivain dans une vaste composition polyphonique, ces bribes de vie formaient la trame d’un récit toujours aussi puissant.

Albert & Raymonde

Albert & Raymonde

Automne 1926. Un intellectuel suisse de 25 ans, Albert Béguin, se présente devant la Berrichonne Raymonde Vincent à la terrasse du Dôme. Celle-ci, âgée de 18 ans, quasiment illettrée, subit encore son héritage paysan quand elle rencontre le jeune homme, fils d'un couple de pharmaciens, entièrement acquis à sa vocation littéraire. Bientôt, Raymonde devient une romancière acclamée en remportant le Prix Femina 1937 pour son premier roman, Campagne, quand lui, futur directeur de la revue Esprit, s'affirme comme une sommité critique et universitaire, avec L'Âme romantique et le rêve (1937). Naît une liaison tumultueuse, insoumise aux dictats sociaux, qui aboutira au mariage entre la catholique campagnarde et le garçon plutôt bourgeois qui se dit athée. Cette exceptionnelle correspondance amoureuse, étalée sur trente années (1927-1957), est rééditée par Renan Prévot pour les éditions Le Passeur sous le titre Nous vivons côte à côte d'une existence toute mêlée. Elle nous offre en filigrane une histoire spirituelle du xxe siècle, des nuits du Montparnasse des années 1920 aux universités allemandes en proie à la montée du nazisme. Elle témoigne de la résistance des revues littéraires pendant la Seconde Guerre mondiale et de la naissance d'un nouvel humanisme dans l'après-guerre. Des personnalités littéraires de premier plan y paraissent : Paul Claudel, Hermann von Keyserling, Louis Aragon, Georges Bernanos, Maurice Delamain, Jean Cayrol... 

Rappelons que les mêmes éditions du Passeur ont entrepris de rééditer l'œuvre romanesque oubliée de Raymonde Vincent, Élisabeth (1943), l’histoire d’une jeune fille, qui, dès son enfance, est appelée par l’amour de Dieu, après Campagne (1937), célébré à sa sortie par Claudel, Daudet et Ramuz et couronné du prix Femina, un premier roman où le temps s'écoule à la vitesse de la nature, un manifeste pour le rêve et l'aspiration au sacré dans le quotidien.

La mémoire des personnages

La mémoire des personnages

Récemment, de jeunes Thaïlandais déguisés en Harry Potter agitaient dans les rues de Bangkok le portrait de Voldemort auquel ils identifiaient malignement leur souverain, tandis que des kyrielles d’Américaines du Nord et du Sud endossaient la cape et la cornette de la servante écarlate pour protester contre les violences faites aux femmes. Certains personnages passent ainsi allègrement les frontières, mais lesquels ? Quels personnages sont dans les esprits à Antsiranana (Madagascar), à Saint-Pétersbourg ou à Shanghai ? Des gens si éloignés dans l’espace, à l’histoire et aux modes de vie si différents ontils une part d’imaginaire en commun, à travers un petit personnage, comme Fifi Brindacier, ou un super-héros, comme Spiderman ? Préfèrent-ils des personnages inventés dans leur pays, que nul à part eux, au-delà de leurs frontières, ne connaît ? Des héros ou des héroïnes ? Découverts dans des livres, des films, ou des jeux vidéo ? Pendant près de trois ans, treize scientifiques ont interrogé plus de 2500 personnes sur leur relation aux personnages de fiction, dans le cadre d'un projet de recherche dirigé par Françoise Lavocat, mené ans une quinzaine de pays autour du globe, collectant des données inédites sur la circulation des personnages, mais aussi des pratiques culturelles qui en gardent ou en perdent la mémoire. Les résultats en sont aujourd'hui rendu publics dans La Mémoire des personnages qui paraît aux éditions lausannoises Épistémé. L'ensemble des données intégrales sont accessibles en open-access sur la plateforme Comment sont reçues les œuvres ?, coordonnée par Anne-Claire Marpeau et Aurélien Maignant.

Rappelons que les Colloques en ligne ont récemment accueilli les actes du colloque sur les "Populations fictionnelles", tenu en 2021 sous l'égide du 43e Congrés de la Société française de littérature générale et comparée. L'hypothèse défendue est que la façon dont un univers fictionnel est peuplé est un élément structurel important qu’il importerait peut-être d’intégrer à l’histoire littéraire, ou celle d’autres médias. Ce que l’on peut appeler un "style démographique" – le volume de la population fictionnelle, la répartition des personnages en termes de genre, la distribution des occurrences du nom propre, la présence ou non de foules – caractérise en effet des genres littéraires, des époques, certains auteurs, et même (du moins au xixe siècle) le fait que le roman ait été écrit par un homme ou une femme.

L'art du roman selon Proguidis

L'art du roman selon Proguidis

Six ans après un premier tome intitulé Rabelais, que le roman commence, paraît enfin le deuxième volet de la trilogie annoncée sur l’art du roman de Lakis Proguidis. Dans L'Être et le roman. De Gombrowicz à Rabelais (Éditions du Canoë), qui se lit comme… un roman, le théoricien se penche sur "le corps romanesque" – le corps qui devient une catégorie esthétique dans l’art du roman. Un corps collectif constitué d’êtres fictifs que sont les personnages qui commencent à peupler l’imaginaire européen à partir du xvie siècle. Quelle nécessité psychique, spirituelle, civisationnelle a présidé à l’émergence de ce corps dans notre imaginaire ? Proguidis y voit une dimension de l’être humain que n’avait saisi aucune des branches du savoir constitué (théologie, philosophie, sociologie, anthropologie). Il s’agit donc de la naissance d’un art à part entière. Tous les éléments propres à l’esthétique de cet art sont déjà en oeuvre dans les quatre livres de Rabelais. Il les met en évidence par l’intermédiaire d’un dialogue avec un écrivain contemporain – Witold Gombrowicz. Ce dialogue permet de saisir l’informulé d’une époque par des cheminements inattendus qui passent de la lecture attentive de textes, d’Homère à la presse, de l’expérience personnelle à la réflexion philosophique, de rêves aux hasards saisissants.

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