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Naître à Czernowitz

Naître à Czernowitz

Paul Celan naît en 1920 à Cernăuți, dans une famille juive germanophone. Cette ville, longtemps autrichienne, est alors roumaine avant de devenir un temps soviétique. Elle est aujourd’hui ukrainienne. C’est là que Celan compose ses premiers vers, ces Poèmes de Czernowitz, du "nom de cette ville dans une graphie, sinon une prononciation, qui n’existe plus administrativement, mais dont la mémoire a persisté jusqu’à aujourd’hui grâce à l’œuvre poétique de Paul Celan, et à la présence de la ville à l’épicentre du paradigme historique qui rime avec ce nom et déterminera ses œuvres jusqu’à sa mort à Paris en 1970 : Auschwitz", comme l’écrit Jean-Pierre Lefebvre dans la préface de ce livre, dont il donne la première traduction française pour "La Librairie du XXIe siècle" (Seuil), qui a déjà accueilli six autres titres du poète. Nombre de ces poèmes ont été composés alors que le jeune Celan se trouve dans un camp de travail obligatoire, tandis que ses parents sont déportés et meurent dans un camp nazi de Transnistrie (Roumanie). Ils sont adressés à son amie Ruth Kraft. Dans un lyrisme amoureux, parfois érotique, qui se détache peu à peu de la tradition, ils composent un monde végétal qui met l’angoisse à distance, construisent une forme de contre-réalité, produisent de plus en plus consciemment une "contre-langue", un "autre côté" de la langue allemande, déjà. Bientôt la Fugue de mort commencera son travail. On peut découvrir sur Fabula les premières pages et la Préface du volume… Et pour les Parisiens qui lisent Fabula le samedi matin, se rendre à 16h ce 21 février à la Maison de la Poésie pour une rencontre avec le traducteur dans le cadre des Entretiens de la revue Po&Sie.

Rappelons la parution l'an dernier d'un autre recueil de Celan : Renverse du souffle (Points) également traduit par J.-P. Lefebvre.

(Illustr. : faubourg de Czernowitz/Czerniowce/Cernăuți/Chernivtsi, Ukraine, par Valentin Lupul, CC BY 3.0)

Pour Jacques Dubois

Pour Jacques Dubois

Fabula a appris avec tristesse la disparition le 13 février de Jacques Dubois, longtemps professeur à l'Université de Liège (Belgique) et l'un des premiers promoteurs de l'approche sociologique de la littérature. Pour l'équipe Fabula et en son nom propre, Matthieu Vernet signe un texte d'hommage à celui qui fut aussi un immense lecteur de Proust et l'arpenteur passionné de bien des textes possibles.

Rappelons qu'on peut retrouver dans Acta fabula un article de Jacques Dubois portant sur l'essai de Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la Patience, à l'occasion sa réédition au format de poche : "Double passion de la patience", et dans l'Atelier de théorie littéraire de Fabula, une réflexion de Marc Escola "Sur un précepte de Jacques Dubois" épinglé dans l'un de ses articles les plus stimulants "Pour une critique-fiction" (2004), dont on lira un extrait dans la même encyclopédie.

Acta fabula avait rendu compte également de Figures du désir. Pour une critique amoureuse (Les Impressions nouvelles, 2011) : "Théorie des amours possibles", par Florian Pennanech, ainsi que de Le Roman de Gilberte Swann. Proust sociologue paradoxal (Seuil, 2018) : "Cultivons le paradoxe", par Pauline Mettran.

(Photo : C. Mercandier)

Guyotat avec les révolutionnaires

Guyotat avec les révolutionnaires

En 2022, les éditions Gallimard donnaient à lire à titre posthume le troisième volume, inachevé, de Joyeux animaux de la misère de Pierre Guyotat disparu en février 20220. Depuis une fenêtre nous était une occasion de redécouvrir l’ampleur des mondes fictionnels et l’intensité poétique de ce romancier hors normes. Paraît aujourd'hui, aux mêmes presses et toujours par les soins de Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon, Histoires de Samora Mâchel, volume légendaire annoncé dès les années 1980, toujours retardé par Pierre Guyotat qui ne cessa jamais d’y travailler. Les artistes si nombreux qui l’admirent en avaient vu des fragments publiés ici et là, ils avaient entendu son auteur en parler dans des entretiens. Personne ne s’attendait à découvrir un inédit d’une telle ampleur. S'emparant de la figure Samora Mâchel, le révolutionnaire du Mozambique, Pierre Guyotat l'érige en l'une ses créatures, les putains, mêlant réalité, monde parallèle, figure de l’oppression et ambition dans la langue. Et donne à voir un théâtre à vivre en soi, en lecture intime.

Rappelons qu'on peut lire dans Acta fabula le compte rendu par Hervé Sanson du récent ouvrage supervisé par Catherine Brun, Guillaume Fau, Donatien Grau, Pierre Guyotat et l'Algérie (Diaphanes), qui offre la parole à des figures de la recherche et de la création issues d’Algérie, de France et d’ailleurs, et invite à découvrir un regard unique sur l’Algérie, affectueux et savant, celui d’un des plus grands auteurs de langue française. Mais aussi la recension signée par Alain Georges Leduc de l'essai de Catherine Brun, Guyotat Pierre, essai biographique : "Prendre et soulever la matière : Pierre Guyotat". Et dans le numéro de Fabula-LhT intitulé "La langue française n'est pas pas la langue française", l'essai de Juliette Drigny : "Écrire en langue : langue nouvelle et subversion du français chez Pierre Guyotat".

Signalons aussi la récente parution du volume Pierre Guyotat. La parole visible (Les Presses du Réel), un livre d'artistes conçu par l'architecte Patrick Bouchain, à l'occasion des deux expositions de Pierre Guyotat au Musée National d'Art Moderne – Centre Georges Pompidou, qui présentait la donation Régis Guyotat, constituée de centaines de dessins réalisés par Pierre Guyotat, et à la Cité Internationale de la langue française, qui donnait à réentendre et à voir ses Leçons sur la langue française.

(Photo : L’écrivain Pierre Guyotat, à Paris, en 2000. J. Sassier pour Gallimard)

Anne Serre devant l'énigme

Anne Serre devant l'énigme

Née en 1960, Anne Serre est l’autrice de dix-huit ouvrages de fiction, sans concessions à l'égard des modes et des stéréotypes du moment. On ne sait pas assez que depuis l'âge de dix-sept ans, et son arrivée comme étudiante à Paris, elle tenait des carnets. Non pas exactement un journal : elle y note des bribes de rêves, le bref récit de détails lus, vus ou entendus, qui, pour des raisons obscures, l’ont particulièrement frappée, des observations à propos de films, des questions, des réflexions, des perceptions… qui concernent souvent l’art et la littérature, mais tout autant l’existence, et le rapport à autrui. Les éditions Verdier, qui ont accueilli plusieurs de ses titres, donnent à lire aujourd'hui ses Carnets, 2002-2024 sous le titre Rêve cette nuit. 2002, date à laquelle débutent ces carnets, a constitué une année charnière pour Anne Serre : elle sort alors d’un certain retrait pour s’exposer davantage en publiant chez des éditeurs plus importants, comme le Mercure de France. Ces notes n’ont pas été retouchées (ou seulement pour préciser une référence), mais beaucoup ont été supprimées. Une sorte d’obstination les caractérise : celle d’une écrivaine à saisir l’énigme de la création, l’énigme de l’existence dans toute son étrangeté. Fabula vous invite à lire les premières pages… Les éditions Verdier rééditent dans le même temps au format de poche Sous les arbres une prairie

Rappelons la parution l'an passé des actes du colloque de Poitiers "Anne Serre, auteur, autrice... autre", à l'initiative d'Anne Debrosse et Alix Tubman-Mary, dont le sommaire est accessible en ligne. Il mêle à des articles de type académique des écrits moins communs dans un colloque : pastiche, critique littéraire ou essai poétique pour rendre compte d'une démarche qui cultive la ruse, la facétie et multiplie les lignes de fuite.

Les enfances Perec

Les enfances Perec

En amont de l'exposition programmée à la BnF cet automne, ce sont les Archives de Paris qui fêtent les premières le 90e anniversaire de la naissance de Georges Perec (7 mars 1936 – 3 mars 1982), en nous lançant jusqu'au 22 mai prochain sur les traces de l’enfance de l’écrivain. L'exposition Georges Perec, archives d'une enfance place en regard des expérimentations littéraires empruntées par Georges Perec pour lever le rideau de fer tombé sur son enfance, les traces retrouvées dans les archives, de son histoire et celle des siens. De la Pologne à Paris, le parcours suit une enquête qui restitue, par étapes, l’itinéraire d’une famille émigrée, histoire à la fois singulière et partagée par de nombreux exilés venus chercher refuge en France dans l’entre-deux-guerres.

Signalons qu'on peut retrouver sur le site de France Culture l'émission récemment consacrée par Marie Richeux à W ou le souvenir d’enfance, à l'occasion de la réédition du volume par Robert Bobert chez Denoël, dans une édition anniversaire enrichie de photos et de documents inédits ; Fabula vous invite à feuilleter ce volume… Signalons aussi la parution de la seizième livraison des Cahiers Georges Perec : "Perec et ses lieux", qui réunit les actes d'un colloque tenu à l’Université de Leiden (Pays-Bas) en 2024. Ainsi que la prochaine journée d’étude "Georges Perec" en Sorbonne, le 19 juin, à l'initiative de Célia Gallina et Christelle Reggiani.

On doit toutefois à une romancière l'enquête la plus troublante sur l'enfance de Perec : dans La disparition des choses (Stock), Olivia Elkaim fait revivre Cécile Perec, celle qui un matin de novembre 1941, gare de Lyon, a laissé partir son fils de cinq ans dans un convoi de la Croix-Rouge. Fabula vous invite à feuilleter l'ouvrage…

(Photo d'identité sur le dossier d’inscription de Georges Perec en classe d’hypokhâgne, au lycée Henri-IV à Paris, 1954. Archives de Paris)

Dix versions de Kafka

Dix versions de Kafka

La collection Champs Flammarion réédite l'essai de Maïa Hruska couronné par plusieurs prix lors de sa parution en 2024 : dans Dix versions de Kafka, l'essayiste s'attache aux premiers traducteurs de Kafka, qui ne le sont pas devenus par hasard : tous y projettent quelque chose d’eux-mêmes. Paul Celan et Primo Levi le traduisent à leur retour des camps, en roumain et en italien. Milena Jesenská le traduit amoureusement en tchèque avant d’être déportée et Jorge Luis Borges en espagnol avant de perdre la vue. Son traducteur français, Alexandre Vialatte, décèle en lui une nouvelle forme d’hilarité… Maïa Hruska tire le fil des échevaux littéraires et politiques du xxe siècle, délivre dux versions du romancier pragois qui sont autant de leçons d'Histoire, en dévoilant comment Kafka est devenu Kafka.

Au lendemain du Centenaire de la disparition de Franz Kafka (2024) et dans le prolongement d'un séminaire qui se tient ce semestre à l'Université de Lausanne, la revue des parutions Acta fabula se propose de publier un dossier critique sur ceux des essais parus ou réédités durant la dernière décennie qui témoignent d'un renouvellement des interprétations (politiques, éthiques et philosophiques), mais aussi de l'intérêt porté à l'histoire de la réception de l'écrivain pragois comme au destin de ses manuscrits. Toute personne intéressée peut se porter librement candidate pour la recension d'un des titres proposés.

Maurice Chappaz dans la verdeur de la nuit

Maurice Chappaz dans la verdeur de la nuit

La collection Poésie/Gallimard réédite le recueil de Maurice Chappaz, Verdures de la nuit et autres poèmes, avec une préface de Jacques Vandenschrick et un avant-propos de Philippe Jaccottet. Maurice Chappaz (1916-2009) est l'une des figures les plus marquantes de la littérature suisse romande du XXe siècle. Reconnu et encouragé très jeune par Ramuz et Paul Éluard, il s’est vite trouvé au cœur d’un réseau d’amitiés et d’affinités qui disent clairement l’univers poétique où il se situe : ami indéfectible de Gustave Roud, époux de Corinna Bille, salué par Cingria et en correspondance régulière avec Philippe Jaccottet, Chappaz fut le chantre de son pays valaisan natal mais aussi un grand voyageur, ouvert aux métamorphoses de son temps (il œuvra comme… assistant géomètre sur le chantier du barrage de la Grande Dixence). Dans ses vers et dans ses proses, s’il magnifie l’univers naturel, ce n’est pas au nom d’une mélancolie passéiste, mais dans la conscience de ce qui se perd de l’humain dans le rapport cynique et destructeur que les temps modernes ont adopté vis-à-vis de la nature. 

Rappelons la publication en 2023 par Gallimard de la Correspondance, 1946-2009 entre Maurice Chappaz et Philippe Jaccottet, dans une édition procurée par José-Flore Tappy, qu'on peut désormais parcourir en ligne via Cairn… Mais aussi la réédition des échanges entre Maurice Chappaz et Jean-Marc Lovay sous le titre La Tentation de l'Orient, avec une préface de Nicolas Bouvier et une postface Jérôme Meizoz, par les soins des éditions Zoé auxquelles on devait déjà la publication de l'immense correspondance entre Maurice Chappaz et Corinna Bille.

(Illustr. Corinna Bille et Maurice Chappaz)

Lire les éditos de la rubrique Questions de société…

Voir aussi les éditos de la rubrique Web littéraire…

Ou feuilleter l'album de l'année…

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