Journée d’étude
“La lettre, l’analyse alphabétique et le son”
org. Violaine Anger, Laurent Capron, Alexandre Cerveux, Anne Weddingen
Le CEEI a le plaisir de vous annoncer l’organisation d’une journée d’étude consacrée à l’écriture du son, intitulée “La lettre, l’analyse alphabétique et le son”. Elle se tiendra le mardi 5 mai, de 13h à 17h à l’INHA, 2 rue Vivienne, 75002 Paris (Salle Pereisc)
—
L’écriture dite alphabétique provient d’une analyse du flux de parole d’une langue donnée dans le minimum d’éléments combinables qui sont rendus visible par des signes totalement conventionnels. Tout en proposant une opposition entre consonnes et voyelles, elle l’annule en intégrant à égalité les voyelles dans l’ensemble des lettres. Cette analyse oppose donc de façon duelle le sonore, qui permet par différences et substitutions, de déterminer des images mentales sonores élémentaires (phonèmes) dont on fera des signes, et le visuel de leur écriture : il n’y a rien de commun entre les deux, et aucun lien, ni métaphorique ni d’image entre les signes qui se rapportent aux images mentales et leur forme. C’est pourquoi le support sur lequel sont inscrits ces signes est au fond indifférent : les signes conventionnels, radicalement aniconiques, demandent simplement au support sur lequel ils sont inscrits d’assurer leur lisibilité minimale. Le flux des signes est alors réputé rendre visible de façon adéquate le flux global de la parole, d’une manière purement conventionnelle, le temps de la diction étant rendu visuellement par le calibrage des lettres et leur linéarité.
Est-il possible de justifier cette analyse par les conceptions grecques de la grammaire et de la voix que nous connaissons ? L’opposition entre voyelle et consonne ne recoupe pas, en effet, la notion de phonème ; par ailleurs, les notions de « semi-voyelles » et « semi-consonnes » viennent fragiliser la simplicité de ces analyses.
Des étapes ultérieures ou différentes de l’approche alphabétiques peuvent alors être interrogées à nouveaux frais : qu’en est-il de l’analyse de la voix, c’est-à-dire aussi des voyelles, dans un monde issu non pas de l’alphabet grec mais de l’alphabet sémitique ? qu’en est-il de l’analyse de la voix et de la manière de prononcer les lettres visibles, c’est-à-dire du chant ? Un aller-retour entre les signes employés au XXIe siècle et les choix d’écriture opérés il y a près de 25 siècle devient non seulement possible mais nécessaire. L’enjeu est d’appréhender une évolution des cadres dans lesquels sont analysés la voix et le rapport entre l’audible et le visible, qui permettent l’écriture.
PROGRAMME
Laurent Capron
L’alphabet et la notation alypienne
La notation dite “alypienne”, du nom de l’auteur Alypius qui nous en a transmis les tableaux (IIIe-IVe s. apr. J.-C.), semble être née à la fin du IVeav. J.-C. et avoir été employée rapidement pour conserver les mélodies. Elle se présente sous un double aspect, notation vocale et notation instrumentale, et l’étude de ces deux groupes de signes montre qu’ils n’ont pas été créés selon les mêmes critères ni, sans doute, à la même époque. Les tables d’Alypius nous transmettent non seulement l’ensemble des signes utilisés pour chaque ton, dans chaque genre (15 tons et 3 genres par ton), mais aussi une description des signes vocaux et instrumentaux utilisés. On ne sait pas à quelle époque ces descriptions ont été établies, mais tout laisse à penser que ce sont des descriptions qui datent d’une époque postérieure à leur création.
Anne Weddingen
Nommer et analyser la musique et la langue : quels mots, quels concepts, quels transferts ?
Une analyse d’ampleur de la lexicographie technique musicale doit à rendre compte de deux phénomènes distincts. L’un, assez évidente, concerne les modalités d’évolution des emplois et des acceptions techniques des termes musicaux – cela revient à comparer les emplois techniques dans les textes conservés et à rendre compte des modifications d’usage qu’on y observe.
L’autre recherche s’intéresse à la manière dont un lexique technique se constitue : de quelles formations lexicales, de quels emprunts, de quelles métaphores est-il le fruit ? Le constat qu’on peut faire à ce jour, et qui n’a jusqu’à maintenant pas attiré l’attention, et le nombre élevé de points de contact lexicaux avec le domaine de la grammaire. Si Dionysios écrit bien que, de même que les lettres sont comme les atomes de la langue, qui forment d’abord des syllabes puis des mots, les notes sont les atomes de la musique, les intervalles ses syllabes et les systèmes ses mots. Mais Dionysios écrit probablement au Xe siècle, c’est donc déjà un auteur byzantin. En revanche, le mot “syllabe” est un terme employé par Archytas de Tarente, au Ve siècle avant notre ère, pour désigner la quarte. Quand, où, comment et pourquoi le lexique musical grec emprunte-t-il à la grammaire, à moins que ce ne soit l’inverse ? L’emprunt est-il matriciel (détournement et réaffectation du mot comme du concept) ou purement lexical ? De là à penser la musique comme un langage spécifique, il n’y a qu’un pas, que les musicographes grecs semblent n’avoir pas franchi. On se propose donc de proposer une première analyse des points de contact et des divergences dans les lexiques techniques grammaticaux et musicaux.
Alexandre Cerveux
Les gloses musicales au Livre de la formation dans le manuscrit de Londres, British Library, Or. 10878.
En 1982, dans la partie en hébreu de la revue Yuval, Israël Adler a publié l’étude de trois gloses musicales à un passage du Livre de la formation (Sefer Yetzirah). L’ouvrage, daté d’avant le Xe siècle, est réputé être le plus ancien texte juif de pensée spéculative et systématique. Il explique notamment la formation du monde au moyen des vingt-deux lettres fondamentales de l’alphabet hébraïque, gravées par l’air primitif ou le souffle (ruaḥ) divin, et dont l’articulation a donné naissance à tous les êtres du cosmos.
Cette contribution propose de revenir aux gloses identifiées par Adler, qui suggère une lecture musicale de l’épisode de la création. Nous tenterons de comprendre l’implication musicale des lettres, du souffle et de l’articulation.
Violaine Anger
Écriture musicale byzantine, lettre et parole
L’écriture musicale byzantine actuelle a été largement retravaille au XIXe siècle. Son analyse de la voix et ses choix de visibilité doivent être aussi compris en lien avec l’alphabet grec mais aussi avec des choix quant à la dimension visuelle du signe de façon générale : voyelle, phonème, syllabe, refus de l’iconicité du signe, de la visualisation de la séparation de mot, mais aussi de l’univocité du signe, dans un cadre de pensée non dualiste.
PISTES BIBLIOGRAPHIQUES
- Laurent Capron, Codex hagiographiques du Louvre sur papyrus, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013
- Anne Weddingen, Traduction et commentaire du traité des harmoniques de manuel Bryenne, en cours de publication
- Alexandre Cerveux, Le Savant juif et la musique, la science musicale d’après les textes hébreux médiévaux, Paris, Garnier, 2025
- Violaine Anger, Voir le son, l’écriture, l’image et le chant, Paris, Delatour, 2016