éditoriaux

T'es sérieuse, là ?

T'es sérieuse, là ?

On doit à Laélia Véron une thèse sur le trait d'esprit chez Balzac, récemment publiée sous le titre Le Mot fatal (Classiques Garnier), mais aussi des essais incisifs sur les liens entre langage et pouvoir :  Le français est à nous ! co-signé avec Maria Candea (La Découverte) et, avec Karine Abiven, Trahir et venger (La Découverte encore), dont Jérôme Meizoz avait rendu compte pour Acta fabula. Elle publie aujourd'hui avec Guillaume Fondu (à La Découverte toujours) sous le titre assez parlant de "T'es sérieuse ?"  un nouvel essai sur les Problèmes politiques de l'ironie. Réputée critique par essence, en ce qu'elle permet par exemple de reconsidérer de manière critique les discours dominants en jouant des effets de mention et d'écho, l'ironie est-elle bien le ressort d'une parole politique ? Permet-elle vraiment de souder une communauté politique ou plutôt d'entretenir certains préjugés dans le confort de l'entresoi ? Est-elle un instrument d'émancipation susceptible de renverser les hiérarchies ou bien l'expression d'un privilège (genré, lettré, etc.) ? Loin des distinctions faciles entre la "bonne" et la "mauvaise" ironie (ce qui revient, en réalité, à distinguer l'ironie qui nous plait et celle qui ne nous plait pas), le livre mène l'enquête sur les ambigüités politiques de l'ironie dans le monde contemporain. Fabula vous invite à découvrir un extrait de l'ouvrage…

Les routes d'Annemarie Schwarzenbach

Les routes d'Annemarie Schwarzenbach

Écrivain, archéologue, Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) fut aussi journaliste et photographe. Ses reportages la menèrent sur les routes du monde, d’Istanbul à Persépolis, de l’Europe centrale à New York, de Lisbonne à Brazzaville, de Madrid à Tanger. Les grands lointains l’attiraient irrésistiblement, mais elle ne perdait jamais de vue le dramatique combat du moment en Europe, la lutte contre le nazisme. On lui doit un Éloge de la liberté que les éditions Payot nous redonnent à lire, en même temps que les récits trop méconnus de son séjour à Paris à l'automne 1928 : racontés par une voix androgyne, ils offrent une plongée queer et mélancolique dans le Paris de l’entre-deux-guerres, évoquent la beauté des femmes, notre fragilité, l’exil et la solitude. Surtout, ils disent un besoin éperdu de comprendre et d’être comprise, d’être aimée.
Peu après, Annemarie rencontrera ses âmes sœurs, Erika et Klaus, les enfants de Thomas Mann ; à eux non plus, le monde ne convenait pas. Paraît dans le même temps dans la série Payot Graphic le roman graphique de sa vie illustré par Mamoste Dîn : Annemarie Schwarzenbach, l'ange dévasté, l’épopée d’une résistance face à l’effondrement de l’Europe dans le nazisme.

Rappelons la réédition des écrits journalistiques de l'écrivaine sous le tite De monde en monde. Reportages 1934-1942 aux éditions Zoé, un témoignage irremplaçable sur la situation du monde à un moment crucial de son histoire, mais aussi des Écrits africains 1941-1942 sous le titre Les Forces de liberté, avec un cahier de photos prises par Annemarie Schwarzenbach au Congo. Fabula vous invite à en découvrir un extrait… Tous titres traduits et présentés par Nicole Le Bris & Dominique Laure Miermont, que l'on doit remercier.

"Un morceau flottant d’espace" : les hétérotopies maritimes

Le huis clos des navires, qui réunit pendant un temps limité des hommes — et parfois des femmes — venus d’horizons divers, constitue un espace d’exception, à la fois profondément marqué par les déterminismes sociaux qui ont conduit à ce rassemblement, et partiellement en dehors de la société, situé dans une marge mouvante. Sa représentation ouvre les œuvres littéraires à des enjeux tant sociopolitiques et anthropologiques que métanarratifs, dans la mesure où l’espace-temps du voyage maritime constitue dans les romans ou nouvelles maritimes un motif spéculaire, une mise en abyme du chronotope de la narration. C’est à travers le concept d’hétérotopie, évoqué plus que théorisé par Michel Foucault à la fin des années 1960, qu’une journée d’études tenue à Boulogne-sur-Mer le jeudi 15 juin 2023 a choisi d’étudier la représentation littéraire de l’espace étroit et souvent densément peuplé qui va de la poupe à la proue. La confrontation des différents exemples analysés invite à dresser un panorama des hétérotopies maritimes des littératures française et britannique des XIXe et XXe siècles, tout en apportant une pierre à l’édifice déjà considérable des réflexions suscitées par le concept foucaldien. Les Colloques en ligne de Fabula en accueillent aujourdh'ui les actes réunis par Julie Gay et Marie-Agathe Tilliette.

Aragon, Picasso et le Parti

Aragon, Picasso et le Parti

À la demande d’Aragon, Picasso réalise en mars 1953 un portrait de Staline pour illustrer la Une du numéro des Lettres Françaises consacré à la mort du Petit Père des Peuples. À peine publié, ce portrait d’un Staline juvénile provoque un scandale dans les rangs communistes, parmi les militants comme dans la direction du PCF, où certains saisissent l’occasion pour régler son compte au poète Aragon, protégé de Maurice Thorez alors en convalescence à Moscou… Lequel s’empressera dès son retour quelques semaines plus tard de clore l’affaire par un non-lieu tandis qu’Aragon, meurtri par les critiques, parachève sa revanche… Dans Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste (La Fabrique), Laurent Lévy fait l'histoire de ce dessin, mais à travers cette anecdote et ses protagonistes, c’est le portrait d’une époque tourmentée – et oubliée – qui se dessine, dans un récit riche en rebondissements : les débats sur l’art et le rôle des intellectuels dans la lutte des classes s’entrecroisent avec les conflits stratégiques dans une pittoresque rhétorique de guerre froide. Fabula vous propose de voir la vidéo de présentation, et à découvrir le sommaire et lire l'introduction de l'ouvrage…

La voix de Léona

La voix de Léona

Un des plus beaux récits de la littérature française, Nadja, est écrit à partir d'une histoire vraie : celle de l’amour entre André Breton et Nadja. Longtemps, on a cru que Nadja était une actrice, Blanche Derval, sinon un être de fiction. Mais des découvertes et des ventes récentes de manuscrits, de lettres et de carnets de Breton ont permis de redécouvrir la femme derrière le récit. Une émission sur France Culture avait révélé son vrai nom, en interrogeant Olivier Wagner, conservateur chargé de collections au Service des Manuscrits modernes et contemporains de la BnF où est conservé le manuscrit original de Breton. Ella Balaert consacre aujourd'hui tout un livre à Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja (éd. des Femmes), en ressuscitant la figure oubliée de Léona Delcourt. Mêlant récit personnel et recherches biographiques en s’appuyant sur les lettres de Léona D., Ella Balaert redonne voix et corps à cette femme internée, trop longtemps réduite à un personnage de roman, une jeune femme qui fut fille-mère, rebelle, internée treize ans dans un asile jusqu’à sa mort en 1941. À travers un texte à la fois intime et profond, l’autrice explore la condition féminine de l’époque et la vie singulière de Léona. Elle aborde la folie, la marginalité, la passion amoureuse mais aussi la puissance de l’écriture pour réparer les oublis de l’histoire. Fabula vous propose de lire un extrait de l'ouvrage…

Pantagruel, suite et fin

Pantagruel, suite et fin

Roussel par Foucault

Roussel par Foucault

Gallimard réédite dans la collection Tel l'essai de Michel Foucault sur Raymond Roussel, dont la parution remonte à 1963 et qui constitua la première tentative pour analyser l'ensemble de l'œuvre d'un des auteurs les plus fascinants du premier XXe siècle. Une lecture patiente de l'œuvre qui y retrouve partout les mêmes formes : le jeu du double et du même, de la différence et de l'identité, du temps qui se répète et s'abolit, du mot qui glisse sur lui- même et dit autre chose que ce qu'il dit. L'œuvre de Roussel serait le premier inventaire, en forme de littérature, des pouvoirs dédoublants du langage. Un Traité de Rhétorique appliqué à la pure matière verbale.

Rappelons qu'un fort volume de la collection "Bouquins" est venu réunir en 2019 l'ensemble des œuvres de Roussel, éditées par P. Besnier et J.-P. Goujon et préfacées par Y. Moix, ainsi que la publication par P. Bazantay de L’Étrange usine - Analyse et transcription des manuscrits retrouvés de Nouvelles Impressions d’Afrique de Raymond Roussel (1877-1933) (P. U. Rennes), dont Hermès Salceda avait rendu compte dans l'un des sommaires d'Acta fabula.

Et signalons la nouvelle livraison de la Série Raymond Roussel de La Revue des lettres modernes : Raymond Roussel dans son temps. Mais aussi le récent essai de Philippe Lapierre, Raymond Roussel et Marcel DuchampEnquête sur une gémellité (Les Impressions Nouvelles), dont Fabula vous offre de feuilleter quelques pages…

(Illustr. : Portrait de Raymond Roussel (1877-1933) à Biarritz)

Lire les éditos de la rubrique Questions de société…

Voir aussi les éditos de la rubrique Web littéraire…

Ou feuilleter l'album de l'année…

Suite