Acta fabula
ISSN 2115-8037

2025
Mars 2025 (volume 26, numéro 3)
titre article
Frédéric Nau

On the road again

On the road again
Christophe Pradeau Sur les lieux, Lagrasse : Verdier, 2024, 512 p., EAN 978-2378562113

1« Nous sommes en 1924 » : les premiers mots de Sur les lieux, dont le titre promettait plutôt une invitation au(x) voyage(s), suggèrent un déplacement dans le temps, en nous ramenant un siècle en arrière. Le paradoxe n’est qu’apparent, puisqu’il y sera principalement question de pèlerinages littéraires, mêlant inextricablement les lieux aux souvenirs qui continuent à les habiter, parfois longtemps après qu’ils ont été vécus (quand ils ont été authentiquement vécus).

2En l’occurrence, l’année 1924 correspond à la conférence donnée par Albert Thibaudet sur « le liseur de romans ». Christophe Pradeau montre que le critique attribue le triomphe du genre romanesque à la réconciliation tardive de deux imaginaires médiévaux : le monde masculin des auberges, étapes sur les chemins de pèlerins, et le monde féminin, clos sur lui-même, de la chambre. Or, tandis que la poésie classique, pratiquant une infinité de variations sur les lieux communs, contribuait à entretenir une culture commune, le roman, plus récent et sans noblesse, ne multiplie les récits que pour en abandonner la plupart à l’oubli. Quelques décennies après Thibaudet, Auerbach, dans son célèbre article sur la littérature mondiale (1952)1, prolonge ces remarques en se demandant ce qui, en une époque de bouleversements historiques, pourra être préservé de la culture littéraire occidentale, et par quelles voies.

3À cette question, l’ouvrage de Christophe Pradeau répond (implicitement) de deux façons. D’une part, comme Auerbach le théorisait, il adopte un Ansatzpunkt, un point de vue qui forme, en même temps, un angle d’attaque : les pèlerinages littéraires fournissent ainsi une perspective pour circuler dans les littératures essentiellement européennes du xixe au xxie siècle. D’autre part, le sujet des pèlerinages illustre intrinsèquement le travail de la mémoire dans les textes, dans la mesure où ils racontent et inventent eux-mêmes des itinéraires de pèlerinage.

Ruines et pèlerinages : périégèse de Christophe Pradeau

4L’ouvrage est organisé en huit chapitres, qui relatent des épisodes et des anecdotes liés à des pèlerinages littéraires et, progressivement, en font apparaître diverses modalités, diverses significations.

5La promenade débute à l’orée de l’époque moderne, aux confins des xviiie et xixe siècles, avec deux visites sur les ruines de Troie. L’une, rapportée très fugitivement par Saint-Simon, réunit Villiers et Mlle de Guilleragues, bientôt mariés sous le nom d’O, et sensibles au romanesque du site ; l’autre est accomplie par Chateaubriand, qui annonçant le passage du Grand Tour au tourisme, n’a de cesse que de retrouver, là comme partout ailleurs, la trace de ses souvenirs de lecture ; le voyage ne lui est que l’occasion de découvrir dans le monde la confirmation de la bibliothèque et lui sert d’amorce pour ses multiples réécritures de textes antérieurs (chapitre 1).

6Dans les mêmes années, Charles-Victor de Bonstetten (1745-1832) signe un ouvrage dans lequel il s’efforce de retrouver dans les sites italiens les scènes de L’Énéide : l’opération ne va pas sans quelques ajustements, quitte à corriger l’état actuel des lieux pour mieux les faire correspondre aux descriptions de Virgile. À cette entreprise amusante tant elle semble aujourd’hui dérisoire, Christophe Pradeau oppose les pratiques des poètes touristes anglais en Italie. Byron, Shelley et Keats ne se contentent pas de rendre une pieuse visite à des lieux historiques, mais ils y revivent les événements antiques, et, ipso facto, fondent eux-mêmes de nouveaux pèlerinages, en souvenir de leur propre passage. Avec eux semble ainsi se faire le relais entre la culture ancienne et la culture moderne, rôle que le guide de Bonstetten échoue à remplir, en raison de sa trop grande fidélité littérale et de sa patente insensibilité à tout romanesque, à rebours des nouveaux usages. De fait, il appartient à Mary Shelley, alors que la plupart de ses anciens compagnons sont morts, de penser la ruine de la culture classique dans un roman post-apocalyptique, Le Dernier Homme, dont le héros, après une tournée d’adieux à l’Italie, s’élance vers les océans lointains, quittant ainsi Virgile pour le monde (le large) du roman (chapitre 2).

7La section suivante examine l’émergence d’un tropisme réaliste dans le pèlerinage littéraire. À partir d’une anecdote militaire (les troupes napoléoniennes, ravageant certains villages espagnols, épargnèrent Toboso, en hommage à Dulcinée, la bien-aimée imaginaire de Don Quichotte), Christophe Pradeau montre comment se fait jour l’exigence que les événements relatés dans un roman aient bien eu lieu, et, pour ce faire, qu’ils aient un lieu. Quoique le roman de Cervantès ne soit évidemment pas un roman réaliste, il n’en reste pas moins lu selon un pacte de référentialité qui s’impose au cours du xixe siècle. Quand le temps écoulé entre la rédaction du roman et l’expression de la curiosité touristique est plus restreint, alors les lecteurs avides peuvent même chercher à rencontrer les personnages du roman qu’ils révèrent. Tel fut le cas avec Madame Bovary, qui a donné lieu à des identifications si puissantes que beaucoup viendront épier la fille ou la servante d’Emma. Entre Cervantès et Flaubert, l’auteur de ce compte rendu est tenté d’ajouter Bernardin de Saint-Pierre. Le succès de son récit pastoral, Paul et Virginie, fut tel que beaucoup d’habitants de l’Île de France se réclamèrent de la parenté des deux jeunes gens. Il n’y fallait rien moins qu’une modification radicale du dénouement (Virginie avait survécu au naufrage et donc Paul l’avait épousée et ils avaient eu des enfants dont certains pouvaient ainsi se dire les descendants) et un renversement chronologique et génétique complet (le roman devenait une simple variante d’un mythe qui lui aurait préexisté, quand c’est bien, en réalité, l’œuvre de Bernardin qui a produit le mythe)2. Cet exemple, évidemment, ne fait que confirmer et prolonger les analyses précédentes (chapitre 3).

8Si, dans ces exemples, le pèlerinage rend hommage à un lieu illustre, il n’en va pas de même pour les cas évoqués ensuite. Christophe Pradeau énumère plusieurs morts survenues dans l’anonymat de la grande ville, « vaste désert d’hommes » selon la formule de Chateaubriand : Lucile, la propre sœur de ce dernier, ou encore Germinie Lacerteux dans le roman des Goncourt (inspiré par le destin de leur bonne). Le rôle de la littérature ne consiste plus alors à désigner, décrire et illustrer des lieux existants et repérés déjà, mais à arracher à l’oubli universel quelques fragments d’existence : le texte se substitue au lieu réel, qui n’existe pas ou plus (chapitre 4).

9Le désir de référentialité inspiré par la poétique réaliste du roman conduit à des déconvenues. Christophe Pradeau montre alors comment les « balzaciens », entre érudition authentique et érudition imaginaire, s’emploient à ajuster les lieux réels à leurs souvenirs littéraires, afin de surmonter leur déception. Le romancier lui-même leur a prêté main-forte en inventant, dans son œuvre, des pèlerinages sur les lieux de sa fiction (Vautrin devant la maison des Rastignac, pour le plus célèbre d’entre eux). Mais ces corrections n’y suffisent pas toujours et il arrive que le génie des lieux, en réalité nourri de l’imagination et de la mémoire du lecteur, inéluctablement se dérobe, comme pour Ernst Jünger ne retrouvant pas dans la France à l’occupation de laquelle il participait, la France qu’il avait lue et rêvée (chapitre 5).

10La difficile adéquation de la réalité et de l’imagination est également le point de fuite qui réunit l’étude des romans d’Henry Céard, Terrains à vendre au bord de la mer, et de Maurice Leblanc, L’Île aux trente cercueils. Dans le premier, une cantatrice acquiert en Bretagne une propriété censée être dans les lieux où le héros médiéval Tristan aurait vécu une partie de ses aventures et où Wagner se serait rendu pour puiser l’inspiration de son opéra ; mais, quand elle entreprend de monter l’œuvre lyrique et d’y interpréter un rôle, c’est un échec cuisant. La vie et le talent qui sont les siens ne sont pas à la hauteur de l’image mentale qu’elle s’était faite de l’opéra. Quand elle revient sur les lieux bien plus tard, tout est oublié et elle s’y sent étrangère. En somme, elle n’aura jamais réussi à habiter le lieu. Dans le roman de Leblanc, au contraire, une héroïne parvient à revivre sa propre histoire et à surmonter un traumatisme ancien en se rendant sur les lieux qui ont été le théâtre des événements et où a été tourné un film comportant un détail renvoyant immanquablement à son passé : le détour de la fiction permet de déjouer le sortilège du lieu. Louise de Vilmorin, frustrée par l’adaptation que Max Ophuls réalisa de son roman Madame de…, n’en aurait pas dit autant (chapitre 6).

Comarocum3 delendum est ?

11L’itinéraire de Sur les lieux connaît un double achèvement. Avec Proust, tout d’abord, qui, déplaçant Combray de la Beauce en Champagne, situe le village de l’enfance au cœur des combats qui ont ravagé la France pendant le premier conflit mondial. Le lieu du souvenir ne persiste plus alors que dans le souvenir, privé de référent. C’est l’un des terribles enseignements du Temps retrouvé : ce que nous croyons le plus stable, nous en verrons la fin avant notre propre fin. Rappelant les travaux d’Isabelle Daunais, Christophe Pradeau indique que le genre romanesque se caractérise notamment par cette impossible quête de mémoire quand tout s’engouffre dans le néant de l’histoire (chapitre 7). Tenant lieu de coda, le roman de Pamuk intitulé Le Musée de l’innocence a conduit à la fondation d’un musée réel, à Istanbul, comportant 83 vitrines accueillant les objets évoqués dans les 83 chapitres de l’œuvre littéraire ; puis un essai Le Romancier naïf et le Romancier sentimental complète le catalogue du musée, théorisant le rapport de Pamuk aux romans occidentaux lus dans sa jeunesse, notamment parisienne, marquée par son désir de se rendre sur les lieux des récits qu’il avait lus (chapitre 8).

12Magnifique boucle que ce dernier chapitre. Le roman de Pamuk, d’une facture plus classique que ses précédentes œuvres, et l’essai qui l’accompagne, embrassent rétrospectivement la grande tradition européenne du roman, que l’ouvrage Sur les lieux n’aura cessé de parcourir. Ce chemin de lectures retrouve ainsi son point de départ. Ayant commencé dans l’Asie mineure d’Homère et des héros troyens, le lecteur regagne les mêmes terres, turques désormais : l’Europe occidentale, au fond, n’aura été qu’un détour.

Istanbul, capitale la Weltliteratur

13À Istanbul, le diligent lecteur ira certainement rendre une visite (faire un pèlerinage ?) à Auerbach, qui, exilé, y écrivit Mimèsis et qui est doublement la figure tutélaire de cet essai. Sur les lieux, en effet, pourrait se définir comme une réécriture de Mimèsis, dont il déplace la problématique relative au réalisme : au lieu qu’Auerbach postule la réalité comme une donnée objective que l’art occidental du roman se sera évertué à représenter le plus justement possible, l’ouvrage de Christophe Pradeau décrit la référentialité du roman comme un phantasme (tout à la fois d’écrivain et de lecteur). Tel Orphée, le liseur de romans, se retourne à tous les coups vers une réalité qui lui échappe toujours et qu’il est superbement réduit à halluciner. Or, ce geste est également accompli par Christophe Pradeau lui-même qui tente d’embrasser toute une histoire du roman moderne en Europe et d’en livrer une vision synthétique et cohérente. À cet égard, une beauté du dernier chapitre est de clore une histoire du roman tout en en ouvrant une autre (selon « le plein exercice d’une plasticité existentielle », p. 492). N’est-ce pas en Asie Mineure encore que le César imaginé par Lucain faisait lui aussi un pèlerinage sur le site de Troie pour constater qu’il n’en restait plus guère de trace ? Le poète, inventeur d’une nouvelle forme épique, de commenter : etiam periere ruinae (IX, 969), « les ruines elles-mêmes étaient mortes ».

Souvenirs pieux

14S’il est familier de l’œuvre de Christophe Pradeau, le lecteur ne sera pas non plus surpris de retrouver, dans Sur les lieux, certains de ses auteurs de prédilection (Chateaubriand et son « grand désert d’hommes », Balzac, Proust), mais aussi, plus intimement, certains motifs qui traversent son œuvre, y compris littéraire. L’épigraphe sur laquelle s’ouvre son roman La Grande Sauvagerie, par exemple, est empruntée à la tragédie Œdipe à Colonne, citée aussi dans Sur les lieux et, plus que toute autre pièce antique, liée à un lieu, centre cultuel dont l’intrigue dévoile l’origine. De même, son roman Les Vingt-quatre Portes du jour et de la nuit est composé comme une rêverie créée à partir de l’image d’une horloge ancienne de Constantinople — et nous voici, une fois encore, ramenés en Turquie.

15En général, les œuvres de Christophe Pradeau se présentent comme des méditations sur un lieu originel et sur les réinterprétations qui en sont possibles. Dans Les Vingt-quatre Portes du jour et de la nuit, il décrit l’« intime certitude, qui vous fut de si grand secours, à l’heure de s’arracher au lieu de l’enfance, que c’était le prix à payer pour découvrir le vaste globe », puis cette découverte du monde est expliquée « ville après ville, pays après pays, comme on progresse de chapitre en chapitre, à petites ou grandes journées, à l’intérieur d’un roman… » Déjà, le rythme du roman et le rythme de la marche ou du voyage sont mis sur le même plan : Sur les lieux se situe dans cette foulée.

16C’est dans Les Vingt-quatre Portes…, d’ailleurs, que Christophe Pradeau livre peut-être la clef personnelle de sa démarche critique, valable pour son dernier essai :

J’ai toujours beaucoup de peine à admettre qu’une forme qui avait été, pendant des siècles, l’évidence même puisse devenir lettre morte, peut-être plus foncièrement indéchiffrable qu’un mot écrit dans un alphabet inconnu, vestige d’une langue que plus personne ne parle4.

Le romanesque des lieux

17Poursuivant une réflexion sur le romanesque5, Sur les lieux montre que cette catégorie n’est pas exclusivement réservée à tous les Quichotte et à toutes les Bovary qui sommeillent en nous et qu’elle constitue aussi un principe très créatif. Dans cet essai, il faut donc notamment lire une discrète réhabilitation de l’imagination fabulatrice par laquelle la mémoire littéraire trouve continument à s’exercer6. Par la variété et la richesse du corpus sollicité, mises en valeur par un art de conteur incontestable, l’ouvrage a tout pour séduire autant les curieux que les savants, et si les enjeux théoriques sont parfois élégamment laissés dans l’implicite, les débuts et les fins de chapitre y reviennent régulièrement avec une belle fermeté et engagent le lecteur à poursuivre le chemin de la réflexion ainsi engagée.

18(Je n’ai relevé qu’une coquille : le Festspielhaus de Bayreuth a été deux fois privé de son deuxième s, p. 356).