Acta fabula
ISSN 2115-8037

2025
Mars 2025 (volume 26, numéro 3)
titre article
Marine Parra

Reflets d’une lecture

Reflections of a reading
Christine Bénévent, Miroirs d’encre. Histoire du livre, désirs de lecture, Paris : Éditons de l’EHESS, coll. « Apartés », 2022, 280 p., EAN 9782713228896.

1Miroirs d’encre est une très belle lecture, stimulante et éclairante sur la place du livre dans les sciences humaines depuis la fin du xxe siècle. Plusieurs comptes rendus ont déjà été rédigés sur cet ouvrage paru en 20221, et si je juge utile d’en proposer un nouveau, c’est d’une part pour rendre hommage à ce texte, en multipliant des traces de lectures sinon bien volatiles2, d’autre part car il me semble particulièrement nécessaire de faire écho à cet ouvrage dans un dossier critique sur la lecture.

2Christine Bénévent est historienne du livre et spécialiste de la littérature de la Renaissance ; elle enseigne depuis 2015 à l’école nationale des Chartes. Son ouvrage, tiré de son autobiographie intellectuelle pour son habilitation à diriger des recherches, est publié aux Éditions de l’EHESS dans la collection « Apartés »3, collection dans laquelle on trouve d’autres belles lectures sur les enjeux de la transmission, avec toujours la proposition d’une approche résolument personnelle d’historien.ne. Très bien édité et vendu à un tarif raisonnable (autour des 14 euros), l’ouvrage est agréable à lire — remarque qui peut sembler triviale, mais qui, dans des perspectives d’histoire du livre, nourrit la pensée selon laquelle fond et forme gagnent à être harmonieusement reliés4.

3Afin de rendre compte de ma lecture, j’ai d’abord rassemblé quelques informations contextuelles sur l’entreprise d’écriture qui a présidé à cet ouvrage et qui explique l’intrication entre introspection et compendium scientifique. J’ai ensuite concentré mon attention sur le thème de la lecture qui, sans être le seul traité, occupe une part importante des réflexions de l’autrice.

Un autoportrait de chercheuse ?

4Miroir d’encre présente l’itinéraire d’une chercheuse, aussi bien sur le plan professionnel que personnel. De ce point de vue, l’objet-livre est un artefact propice à servir de passerelle. Christine Bénévent partage donc aussi bien des lectures savantes que des lectures de plaisir, occasion de montrer leur réversibilité : les lectures savantes peuvent susciter du plaisir (ou, au contraire, parfois l’atrophier) et les lectures de plaisir peuvent faire émerger des réflexions savantes, soit un miroir d’encre parmi d’autres.

5Si dans ce compte rendu, je m’attache surtout à synthétiser la pensée de Christine Bénévent sur le livre et la lecture, et non à traquer et relever toutes les informations personnelles dévoilées dans le texte (rassurons d’entrée l’autrice), je tiens néanmoins à souligner combien la part d’intime participe à faire de cette lecture une découverte touchante, qui suscite l’empathie, et dont on peut souligner le courage, car un projet qui expose est toujours périlleux : « c’est mon image que je joue en évoquant ma bibliothèque intérieure et en me risquant à en signaler publiquement les faiblesses et les limites » (p. 14). Ce compte rendu ne rend donc que partiellement compte de l’ouvrage, si bien que j’encourage dès à présent celles et ceux intéressés par l’aspect personnel de la démarche à lire l’ouvrage et non les pages qui suivent.

6Il n’y a pas à rougir, je crois, des lectures rapportées par Christine Bénévent, mais il y a évidemment une exposition à laquelle la traditionnelle pudeur universitaire n’avait pas tout à fait habitué ses lecteurs. En dépit de ces éléments de récits personnels, les intrusions dans la sphère de l’intime restent très ponctuelles et toujours au service d’un propos réflexif, comme l’illustre par exemple l’extrait suivant :

Pour ma part, comme Sartre, j’étais « requise », c’est-à-dire prédéterminée socialement à cultiver les livres. Si toutefois j’écrivais mon « autobiographie en livres », elle serait sans doute plus proche de celle de Beauvoir : enfance baignée dans un univers familial qui encourage la lecture, « art de faire — rappelons-le — qui s’hérite plus qu’il ne s’apprend » ; accès « légitime » aux livres dans la mesure où il m’a paru naturel jusqu’à ce que Bourdieu me prouve le contraire ; relative négligence à l’égard de leur matérialité (j’étais personnellement assez maniaque, mais aucune édition rare ne figurait dans l’appartement familial) ; fréquentation de bibliothèques et de librairies ; lectures extensives allant jusqu’à la boulimie ; investissement plus tardif des livres comme vecteurs de savoirs ; pratiques simultanées de la lecture savante et de la lecture de divertissement. (p. 227)

7Christine Bénévent dresse donc son portrait de lectrice, authentique et nécessairement construit dans le même temps. L’intérêt de la démarche est justement la lucidité avec laquelle le projet d’écriture en lui-même est exposé5. Un essai donc, appellation qui dit aussi en partie l’héritage dans lequel inscrire ce texte, quelque part entre Montaigne6 pour la pratique et Michel Beaujour7 pour la théorie :

Identifier ce texte à un « essai » a sans doute joué un rôle moteur dans sa constitution. À l’instar de tant d’autres, j’ai éprouvé le besoin d’ajuster son nom, de l’inscrire dans une généalogie — celle de Montaigne —, de le proposer comme « subjectivation d’une réflexion, appropriation toute personnelle d’un savoir, prise de risque ». Mais dans le même temps, et sans en avoir nécessairement conscience, j’intégrais dans ce texte une tension liée à l’homonymie : du point de vue des formes discursives, l’essai peut désigner aussi bien le discours le plus libre, le plus personnel, le moins engageant épistémologiquement, que le domaine des productions savantes [...]. Le texte né de ce baptême aura sans cesse hésité entre l’essai cognitif, l’essai sur le livre, et l’essai-méditation, l’essai tout court, selon la distinction proposée par Marc Angenot. (p. 232-233)

8Cet entremêlement est aussi une réponse à un exercice particulier proposé aux candidats du diplôme d’habilitation à diriger des recherches, qui requiert, en plus de la présentation d’un écrit original et de la compilation des publications, la rédaction d’un mémoire, sorte de biographie intellectuelle aussi appelée ego-histoire retraçant le parcours intellectuel et scientifique du candidat8. Christine Bénévent expose cette genèse dès l’introduction et revient sur ce contexte d’écriture dans de très belles pages en conclusion de son ouvrage au cours desquelles elle s’interroge sur les motivations (conscientes ou non) qui l’ont conduite à écrire et publier ce livre et sur l’étiquette9 (autobiographie, essai, etc.) qu’on peut ou non lui associer :

[L]e premier fantôme qui a guidé l’écriture était celui d’« une synthèse de l’activité scientifique du candidat permettant de faire apparaître son expérience dans l’animation d’une recherche » je cite ici l’arrêté du 23 novembre 1988 concernant l’HDR. Or, si cette consigne laisse à vrai dire une assez grande marge d’interprétation, les universitaires ont pris l’habitude collective d’assimiler la synthèse à une sorte d’autobiographie intellectuelle. Celle-ci reste pour les littéraires une pratique un peu honteuse, à laquelle on se livrerait uniquement parce que l’institution nous y contraint. « Ma vie, mon œuvre », entend-on parfois, intitulé doublement miné, qui se réfère à une conception dépassée de la littérature et fait de l’universitaire un « auteur » certes, mais illégitime. (p. 231-232)

9Le document de synthèse rendu dans le cadre de l’habilitation à diriger des recherches n’est donc que rarement transformé en livre. Au-delà de l’ambiguïté du statut intermédiaire d’auteur-chercheur que souligne Christine Bénévent, c’est aussi peut-être la démarche qui rebute dans la mesure où une large part de la transmission scientifique repose sur un effort de mise en objectivité, de distanciation et d’effacement des marqueurs subjectifs. Sans remettre nécessairement en question les vertus de cette séparation des pouvoirs, les initiatives explorant l’idée d’une prise en compte accrue de l’expérience personnelle dans l’analyse scientifique se développent de plus en plus10.

10Pour ma part, je trouve cette hybridation d’une grande richesse, en particulier quand elle occasionne, comme c’est le cas dans Miroirs d’encre, l’intégration d’éléments de compréhension qui ne sont ni de l’ordre de l’expérience intime ni de celle du secteur académique, mais d’un entre-deux vaste et aléatoire selon les opportunités et expériences individuelles vécues par l’auteur ou l’autrice. Je pense par exemple aux stages, aux rencontres avec des gens du livre, aux expériences d’écriture parallèles que Christine Bénévent raconte. Ces confidences sont souvent des choses qu’on ne peut connaître qu’en fréquentant les personnes, au détour d’un repas ou d’une discussion anodine. Au-delà de l’assouvissement de la curiosité (peu avouable et un peu ridicule) pour la lectrice que je suis, car on entre un peu dans la bibliothèque intérieure de l’autrice en lisant ce livre, je crois qu’il est pertinent de pouvoir comprendre à quel point des épisodes d’un parcours professionnel, en dehors de l’université, comme son stage chez Gallimard ou son immersion dans le secteur parascolaire, développe chez la chercheuse une conscience du statut de marchandise que revêt aussi le livre. Être le témoin des commandes, des tensions entre offre et demande, « autant d’expériences d’écriture fort éloignées du mythe de l’écrivain qui avait nourri [s]on adolescence, où s’entremêlaient les demandes précises de l’éditeur, de nombreux pré-textes et un effort de synthèse qui s’apparentait surtout à de la compilation » (p. 199), tout cela aiguise un regard et guide les perspectives de recherche menées ensuite dans une carrière académique. On comprend en la lisant combien ces expériences ont pu déterminer l’approche matérielle et pragmatique du livre, perspectives aussi encouragées par les travaux en histoire du livre de ces dernières décennies.

11C’est d’autant plus nécessaire qu’il persiste encore, malgré d’importantes avancées scientifiques, une grande déconnexion de la littérature comme discipline avec le monde du livre comme réalité marchande (qualificatif certainement réducteur), en particulier dans la conception des formations professionnalisantes comme il en existe dans plusieurs universités françaises et qui préparent les étudiants et étudiantes aux métiers de la librairie ou de l’édition, par exemple. Théorie et pratique ne peuvent et ne doivent certes pas forcément toujours se recouper, mais au moins se connaître et se nourrir, conciliation bien difficile à mettre en œuvre. Éditer un livre, assurer sa conservation, permettre son entrée dans un marché de la lecture, le convertir en d’autres formats — numériques par exemple —, toutes ces actions amènent à connaître et réfléchir l’objet. Mieux ou différemment, c’est affaire de point de vue, mais la légitimation de ces expertises passe par la reconnaissance et l’expérience de ces gestes et pratiques.

12Or précisément, Christine Bénévent occupe aujourd’hui un poste clef dans l’intrication entre deux mondes du livre (celui des universitaires et celui des conservateurs et bibliothécaires), étant professeur d’Histoire du livre et de bibliographie, titulaire de la chaire d’histoire du livre moderne à l’École nationale des chartes. Dans la mesure où un exercice académique est à l’origine de l’ouvrage dont je rends compte, il me semble pertinent, pour finir cette présentation du contexte d’écriture de l’œuvre, de rappeler quelques jalons de l’impressionnante carrière de Christine Bénévent. Je m’excuse par avance des nombreuses ellipses, mais le lecteur curieux trouvera aisément en ligne de quoi compléter ce résumé. Quoique Christine Bénévent soit spécialiste du premier xvie siècle, son champ de connaissance, en matière d’histoire du livre dépasse néanmoins très largement le cadre de la Renaissance. Ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud (1994-1998), agrégée de lettres modernes en 1996 et docteur ès lettres en 200311, le parcours universitaire de Christine Bénévent est remarquable et lui permet d’être nommée en 2006 maître de conférences en littérature et histoire du livre au Centre d’Études Supérieures de la Renaissance (Université François-Rabelais de Tours). Ses travaux sur Érasme, sur la bibliographie matérielle et ses synthèses sur les courants français et anglo-saxons d’histoire du livre ont permis d’éclaircir tout un pan de l’histoire littéraire, ouvrant une nouvelle voie à la recherche sur le livre en sciences humaines et sociales.

13Comme les présentations sont maintenant faites, venons-en aux réflexions exposées sur la lecture.

Désirs de lecture

14On l’aura compris, la lecture est à la fois le sujet et la matière de cet ouvrage — dont on peut rappeler le sous-titre : « Histoire du livre, désirs de lecture ». Christine Bénévent envisage aussi bien la lecture comme une activité récréative, une pratique intellectuelle, une activité professionnelle que comme une réalité matérielle. Elle croise ainsi les points de vue personnel, sociologique, l’herméneutique littéraire et l’archéologie du livre (c’est ce dernier point qui est le plus marqué dans ses recherches). Ces axes ne se répartissent pas en différents chapitres, mais se succèdent et se répondent dans un mille-feuille sensible et érudit à la fois. Le livre progresse néanmoins selon que l’autrice considère d’abord le livre comme un texte (chapitre premier : « L’empire du texte » et chapitre 2 : « Du texte au livre »), puis comme un objet (chapitre 3 : « Du livre au texte » et chapitre 4 : « Des bibliothèques et des livres ») et enfin comme une philosophie (chapitre 5 : « Penser livre »).

15Sur le plan chronologique, les réflexions et exemples ne se restreignent pas — loin s’en faut — à la première modernité, même si l’influence de la période qui suit l’invention de l’imprimerie est très marquée. En effet, ce moment d’intense questionnement sur l’élaboration d’un nouveau medium, d’un nouveau marché du livre et d’un nouveau lectorat est non seulement captivant, mais aussi inspirant pour réfléchir aux mutations du livre au xxie siècle. Les discours sur les potentialités et les limites mettent en scène ce moment de redéfinition des rapports entre manuscrits et imprimés pour la Renaissance, imprimés et numérique aujourd’hui.

16Les xviie, xviiie et xixe siècles, moins présents, ne sont toutefois pas négligés. Si la perspective adoptée est diachronique, c’est aussi parce que l’étude d’ouvrages anciens conservés aujourd’hui dans des collections privées ou des fonds patrimoniaux force l’historien ou l’historienne à suivre la trajectoire des livres depuis leur sortie des presses jusqu’à leurs étagères actuelles. Entre-temps, il aura été confié, volé, vendu ou prêté (pour les actions les plus conventionnelles au moins) à toute une série d’acteurs, et force à prendre en compte les grandes dates de l’histoire :

Un livre est le résultat de collaborations hétérogènes, qui n’opèrent pas seulement au moment de sa fabrication manufacturée ou industrielle, mais aussi à travers les multiples relais par lesquels il passe : les acteurs de la chaîne du livre que sont diffuseur, distributeur et libraire et qui conduisent l’ouvrage dans les mains du lecteur, le lecteur lui-même en tant que relais vers d’autres lecteurs, qu’il soit enseignant prescripteur ou bibliothécaire, le nouvel éditeur si le texte le réclame, le conservateur qui assurera la survie du livre pour les générations futures, etc. (p. 197).

17Le dépôt légal, la Révolution, les politiques de patrimonialisation sont quelques-uns des jalons majeurs de l’histoire du livre qui ont, bien sûr, déjà été largement étudiés. L’angle à partir duquel Christine Bénévent observe ces phénomènes est celui de la bibliographie matérielle, perspective qui induit quelques présupposés épistémologiques12. Que l’objet livre puisse incarner une œuvre est un raisonnement complexe et un postulat qui peut être discuté, même si une immense majorité des lecteurs du xxie siècle considèrent cette adéquation comme allant de soi. Néanmoins, l’autrice montre bien dans cet essai et dans ses travaux en général comment, dans le sillage de la Bibliographie et la sociologie des textes de Donald Francis McKenzie, par exemple, des recherches questionnent ces dénominations et interrogent les traditions bibliographiques. La spécialisation de Christine Bénévent sur la Renaissance a sans aucun doute favorisé cette observation répétée de l’absence de statut pérenne et fixe de ce qu’on appelle « œuvre ». Même à l’échelle des exemplaires d’une même édition, des différences peuvent être relevées, selon des corrections apportées depuis l’atelier, y compris en cours d’impression, si bien que même pour le livre imprimé, on ne lit jamais une œuvre, mais bien le témoin d’une œuvre, avec tout ce que cela implique de conséquences sur le texte et pour sa réception.

18Elle réfléchit aussi abondamment à la question de l’accessibilité des textes, que ce soit en s’interrogeant sur les enjeux de la philologie et de l’ecdotique, sur les usages des catalogues et procédés d’ordonnancement bibliothéconomique ou sur les évolutions des conditions d’accès aux publics. Pour en donner un exemple parmi les plus savoureux, Christine Bénévent analyse la pratique des livres enchaînés qui se révèle contre-intuitivement un gage d’accessibilité :

Ainsi les humanistes évoquent-ils fréquemment les manuscrits entravés par des chaînes qu’il s’agit de briser. Le procédé n’est pas exempt de mauvaise foi, l’enchaînement ayant offert, pendant plusieurs siècles, la possibilité paradoxale d’un « libre accès » aux manuscrits de valeur conservés par les communautés religieuses qui ouvraient, plus ou moins largement, leurs bibliothèques. (p. 64-65)

19Cet extrait est caractéristique de la capacité de l’autrice à déjouer les symboles et observer les dispositifs pour ce qu’ils sont et non uniquement pour ce qu’ils représentent. Seul bémol dans cette démarche, les passages sur la « révolution numérique » (p. 190), aussi bien du côté de la lecture que de l’écriture, restent davantage en surface. Pour en donner un exemple, Christine Bénévent partage en conclusion d’une section sur l’histoire de la bibliographie matérielle son ressenti face à un texte généré par un traitement automatique — et donc fautif — de reconnaissance optique des caractères, procédure « massivement pratiquée sur les textes numérisés et mis en ligne par les bibliothèques et les éditeurs » :

Si mon logiciel de chercheuse s’en accommode, la lectrice y est beaucoup plus rétive : un roman ainsi numérisé et si mal contrôlé qu’un âne s’y trouvait flagellé « de coups de baquette » et qu’on y naviguait « en bargue », réduisant à néant l’illusion romanesque, engendra une angoisse si profonde que, pendant plusieurs mois, je rangeai la liseuse au fond d’un tiroir. Ce fut une leçon : quels que soient ses doutes quant à la possibilité de restituer un texte, tout éditeur doit faire le pari du sens, sous peine de « vendre de purs instruments de supplice et de véritables tortures mentales en guise de bons auteurs13 ». (p. 145)

20Si on peut déplorer le niveau de qualité d’OCR auquel parviennent les prestataires de numérisation actuellement en compétition sur le marché14, il faut souligner que ce service, au moins pour ce qui est des bibliothèques numériques, s’est ajouté à la numérisation du document en lui-même et ne vise pas à donner à lire le texte, mais à permettre aux usagers une meilleure circulation dans la masse des textes numérisés. Les mots — ceux reconnus du moins — sont ainsi rendus accessibles via les moteurs de recherche et permettent de nombreux repérages, autrement impossibles15. Ce contexte n’invalide aucunement le ressenti de lectrice que peut exprimer Christine Bénévent, mais il dit quelque chose de la confusion des usages du numérique auxquels nous sommes tous et toutes confrontés. Dans le même temps, cela témoigne avec force de la vigilance à laquelle l’autrice nous rend attentif et attentive : le plaisir du texte n’est pas qu’une affaire de contenu et la lecture n’est pas une activité désincarnée. La matérialité du livre, l’organisation de la page, la place laissée au blanc sont des conditions de lisibilité qu’on relève d’autant moins qu’ils sont harmonieusement pensés. Pour le dire autrement, elle « partage avec Pierre Dumayet la conviction que lire sert d’abord “à lire, exclusivement16” » (p. 233).

Regard critique sur la lecture

21Si le rapport à la lecture exposé, en particulier sur les aspects associés à sa matérialité, ressemble à une défense du livre et de l’édition, Christine Bénévent présente également une passionnante synthèse des travaux qui bousculent cette « conception humaniste ». Bien sûr, choisir comme angle d’approche le plaisir et le désir de lecture place le livre du côté des activités vertueuses et positives, mais cela n’empêche pas l’autrice de poser un regard critique sur l’objet, à la suite de Bruno Latour qu’elle cite abondamment :

En envisageant le livre comme une marchandise fabriquée pour le commerce et le profit, comme un produit de consommation, on suit l’invitation de Latour à ne pas cantonner le livre à sa « conception humaniste » et à en percevoir des dimensions beaucoup plus mouvantes et contradictoires ; en prenant en compte « tous les discours qui dans un moment donné deviennent livre », on contribue à l’« éclatement de la notion d’objet littéraire » et à certaines des petites révolutions coperniciennes dont essaient de témoigner ces pages (p. 208-209).

22Elle souligne ainsi les postures de lecteur et dénonce les représentations selon lesquelles l’activité de lecture éduque et libère l’homme et la femme, investissant le livre d’une symbolique glorieuse trop homogène, voire trompeuse :

Les historiens de la lecture ont montré à quel point les lectures du public à alphabétiser et à éduquer pouvaient être contrôlées et régulées, et à ce titre dirigées vers un corpus d’œuvres déterminées, un canon, selon des procédures relevant de l’« ordre du discours » foucaldien : la lecture devient alors un instrument de formation et de contrôle social, qui exclut délibérément certains livres pour en légitimer d’autres (p. 229).

23La focalisation sur le canon, de même que la « grande littérature », « conduisent à n’explorer qu’une “fraction minuscule de l’écologie de la lecture” et à accorder encore au livre une place indue17 » (p. 189). Autre biais évoqué, celui qui consiste à limiter le livre au livre imprimé, et même sa réciproque, la production imprimée au livre. Les volumen, les codex, les manuscrits, ou encore les lettres d’indulgence imprimées, les formulaires, plaquettes, placards, pamphlets, éphémères et impressions officielles sont à intégrer à la masse protéiforme des matières à lire, parmi du moins celles qui nous sont parvenues, car de même que « la part des livres non lus, la part des livres qui ont existé, mais se sont perdus est infiniment supérieure à celle des livres parvenus jusqu’à nous » (p. 229). La liste des formes physiques sur lesquels inscrire le texte s’allonge encore si on envisage les pratiques d’écriture et de lecture contemporaines où le livre est, d’une certaine façon, une matérialité secondaire :

En 2018, on comptait 750 millions d’analphabètes dans le monde, soit 10 % de la population mondiale, et 2,5 millions d’illettrés en France. Selon une enquête menée auprès d’un échantillon de 9 200 individus et publiée en juillet 2020, seules six personnes sur dix avaient lu au moins un livre dans l’année, et les lecteurs assidus, qui en avaient lu plus de vingt, ne représentaient que 15 % des sondés. Les chiffres nous disent que la lecture est une pratique en baisse et le décrochage est particulièrement spectaculaire pour les générations nées après 1975. Mais quelle est leur fiabilité ? Et, à travers des statistiques, que puis-je comprendre de ceux pour qui le livre est un monde inaccessible, non désirable, voire non envisagé ? (p. 226)

24L’ensemble de ces biais et angles morts, dont ce compte rendu ne donne qu’un aperçu rapide, encourage à revoir les systèmes de valeur et de classement traditionnellement utilisés pour parler du livre. C’est donc un regard affectueux, mais critique que Christine Bénévent pose sur l’objet-livre et sur l’acte de lecture, deux positions qui ne sont pas irréconciliables, et même nourrissent l’attachement comme l’analyse.

En guise de conclusion

25Dans ce parcours de lecture que propose Christine Bénévent, on retrouve bien sûr de grands noms de théoriciens de la littérature comme Roland Barthes, Michel Foucault, Umberto Eco, Wolfgang Iser et Hans Robert Jauss, pour n’en citer que quelques-uns. La synthèse est surtout précieuse car en articulant les perspectives soulevées par ces représentants de grands courants de la critique littéraire, elle parvient à dresser une vision d’ensemble, objectif d’autant plus difficile que leur rapport au texte, entité évanescente, n’inclut pas toujours l’étude des livres.

26En offrant une synthèse qui est également pédagogue et inspirante, par l'intermédiaire de citations, d’études de cas, d’analyses de fond18 et d’anecdotes, Miroirs d’encre intéressera aussi bien ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension de ce que signifie l’étude d’un texte et d’un document matériel que ceux qui souhaitent trouver une vision d’ensemble de la recherche en littérature. Pour cette raison, je pense que cet ouvrage est susceptible d’intéresser aussi bien le lectorat universitaire (étudiants et spécialistes qui apprécieront aussi l’excellente bibliographie19) qu’un plus grand public imprégné de la culture du livre et amateur de récit introspectif. Sur le même segment que des ouvrages comme L’Infini dans un roseau d’Irene Vallejo, ou bien certaines des œuvres d’Alberto Manguel, Miroirs d’encre se différencie par ses développements sur la matérialité du livre en ne la réduisant pas au rapport affectif qu’on entretient avec les pages ou l’objet en lui-même. Si je trouve passionnant l’attachement au papier et à son histoire, la sollicitation des sens dans l’acte de lecture, les souvenirs des circonstances de lecture associés aux volumes, pour n’en citer que quelques aspects, je ne peux m’empêcher de trouver ce prisme élégiaque parfois un peu réducteur ou convenu, piège dans lequel ne tombe pas l’autrice.

27Le regard critique avec lequel Christine Bénévent observe le livre et les lecteurs est le même que celui porté sur l’université en général. Même si cet ouvrage ne dépeint pas en profondeur le fonctionnement académique actuel, il présente un témoignage qui laisse entrevoir, derrière la richesse des recherches en histoire du livre depuis plusieurs dizaines d’années maintenant, certaines des difficultés auxquelles le milieu universitaire est confronté20.

28Je terminerai par un avertissement : il faut se préparer à sortir de Miroirs d’encre avec une pile à lire vertigineusement plus haute qu’avant sa lecture. Pour ma part, j’ai ajouté Petits crimes contre les Humanités de Pierre Christin, Le liseur de 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent, Façons de lire, manières d’être de Marielle Macé et encore quelques autres…