Acta fabula
ISSN 2115-8037

2025
Avril 2025 (volume 26, numéro 04)
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Cécile Margelidon

Jonathan Swift, « arrière-garde avant-gardiste » du langage

Jonathan Swift, The “arrière-garde avant-gardiste” of language
Mireille Ozoux, Jonathan Swift linguiste – La norme et le jeu, préf. J. Vivès, Paris : Honoré Champion, 2023, 456 p., EAN 9782745360069.

1Jonathan Swift linguiste – La norme et le jeu est issu de la thèse de doctorat de Mireille Ozoux, soutenue en 2021. Il porte sur le rapport de Jonathan Swift (1667-1745) à la langue anglaise comme ensemble vivant et normé — vivant du fait de son évolution et des jeux auxquels il se prête et normé du fait des codes auxquels il obéit. Quoique Swift ne soit pas linguiste, il a montré sa vie durant une grande attention aux usages de la langue et à ses dimensions politique et sociale, justifiant de ce fait l’étude de son rapport au langage.

2L’ouvrage comporte trois parties qui explorent les facettes de Swift linguiste en les replaçant d’abord dans leur contexte philosophique, puis en étudiant en détail deux textes centraux pour comprendre le rapport de Swift à la langue : un essai, A Proposal for Correcting, Improving and Ascertaining the English Tongue (1712) et une œuvre narrative, Gulliver’s Travels (1726). Le paradoxe qui relie ces textes est très nettement exprimé dès la première page de la préface de Jean Viviès : en matière de langage, Swift apparaît comme un « conservateur innovant, voire d’une arrière-garde avant-gardiste » (p. 9). C’est cet oxymore que développe l’ouvrage pour comprendre la pensée linguistique de Swift, à la fois moraliste de l’usage des langues et féru de jeux de mots.

3Dans la première partie, intitulée « La pensée linguistique au xviie siècle : le langage comme fantasme », Mireille Ozoux considère le contexte dans lequel s’inscrit Jonathan Swift, période d’intenses débats sur les langues, leur origine et leurs normes. Elle part des réflexions antiques héritées du Cratyle et de la théologie pour montrer les principes discutés au xviie siècle et qui ont pu influencer Swift, en particulier le développement de la philosophie du langage et de la réflexion sur l’histoire des langues. Le recul critique de Jonathan Swift se dessine dans son traité visant à montrer parodiquement que le grec et l’hébreu viennent de l’anglais. La partie permet de mettre au jour l’enracinement des conceptions de Swift, mais aussi de montrer que sa théorie du langage est tournée vers l’usage de ce dernier. Ce sont les dimensions sociale et pragmatique du langage qui l’intéressent au premier chef : si Swift est linguiste, c’est moins l’histoire ou les règles qu’il considère que l’intelligibilité du langage — aspect dont l’application est visible dans les deux textes étudiés par Mireille Ozoux.

4La deuxième partie, « Les idées linguistiques de Jonathan Swift dans A Proposal for Correcting, Improving and Ascertaining the English Tongue (1712) : entre réaction et résistance », analyse en détail ce traité où Jonathan Swift propose une normalisation de la langue anglaise et la création d’une Académie sur le modèle de l’Académie française. Dans ce court essai, écrit au départ sous la forme d’une lettre adressée « to the Most Honourable Robert Earl of Oxford and Mortimer » et qu’il n’a cessé de remanier, Swift réfléchit aux manières d’unifier la langue anglaise pour promouvoir le raffinement intellectuel et moral. C’est en effet la question de la politeness qui intéresse Swift, mot d’origine latine équivalent de learned (p. 200), mais qui contient en plus l’image du verre poli : la politeness est le résultat d’une éducation qui polit le caractère et les mœurs. Ainsi que le rappelle la citation de Ricœur qui ouvre cette partie, c’est le langage qui fait de l’homme un animal politique. Swift est linguiste dans la mesure où la réflexion sur la langue, tout comme la connaissance de l’histoire des mots, est conduite dans une perspective politique, « réactionnaire », tory dans le cas de Swift. La codification de la langue anglaise qu’il appelle de ses vœux doit redonner à celle-ci son prestige et éviter les corruptions qui la menacent, elle doit être mise en lien, ce que fait parfaitement Mireille Ozoux, avec le goût de Swift pour les jeux de mots : « La position conservatrice, dont témoigne l’essai, tout comme les mots d’esprit, ont en commun de défendre une langue riche, un patrimoine linguistique et culturel laissé en héritage par les siècles qui ont précédé » (p. 271).

5C’est cet attrait pour la souplesse du langage qui fait l’objet de la troisième partie, « L’aventure des langues et du langage dans Gulliver’s Travels (1726) », dans laquelle Mireille Ozoux montre en trois chapitres « la créativité linguistique foisonnante, qui témoigne d’une imagination bridée, réfractaire aux carcans et notamment aux normes linguistiques pourtant promues précédemment » (p. 17). Dans cette satire des récits de voyage, Gulliver est un expert de la maîtrise des langues, s’adapte aux usages et apprend les langues avec lesquelles il entre en contact avec beaucoup de soin — en témoignent ses petits carnets de vocabulaire à Lilliput ou ses comparaisons avec la prosodie italienne. Contrairement à Ulysse qui ne rencontre aucune barrière linguistique, Gulliver doit apprendre plusieurs langues pour entrer en communication avec les peuples qu’il rencontre : il est en ce sens comparable aux marchands qui ont besoin de connaître un peu de toutes les langues qu’ils rencontrent. De fait, Jonathan Swift a associé chaque société rencontrée par Gulliver à une langue, même s’il n’a pas exposé les règles grammaticales de ces langues : ce sont surtout des notes lexicales qui apparaissent dans le texte. Les prétentions scientifiques de Gulliver sont parfaitement mises au jour par Mireille Ozoux, et la langue ne fait pas exception parmi les domaines où l’étrangeté des peuples rencontrés se fait jour. Il n’est néanmoins pas évident d’avoir confiance dans les connaissances linguistiques de Gulliver, qui, s’il prétend maîtriser de nombreuses langues, peut néanmoins affabuler sans scrupules, comme dans le passage très significatif de l’étymologie de Laputa (cité p. 310), où Gulliver avance une hypothèse hasardeuse, avec d’ailleurs autant d’ironie que Socrate dans le Cratyle. Il en est de même à propos du prénom Grildrig que lui donne Glumdalclitch : « The Word imports what the Latins call Nanunculus, the Italians Homunceletino, and the English Mannikin 1», où l’humour perce dans les néologismes. Cet aspect est particulièrement saillant : Gulliver se présente certes comme un amateur de langues, mais ses rapprochements avec des langues existantes en dehors du livre sont faux. L’ethos de linguiste qu’il se donne se trouve donc progressivement érodé dans le cours du texte, et l’on aurait aimé que Mireille Ozoux insiste davantage sur la crédibilité des remarques linguistiques de Gulliver.

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6L’intérêt de l’ouvrage est donc double. D’une part, Jonathan Swift n’est jamais linguiste au sens où il aurait plaisir à exposer des règles de grammaire ou à inventer des constructions syntaxiques nouvelles — en revanche, son intérêt pour les langues est lexical (choix du mot juste, analyses étymologiques, créations de mots). D’autre part, cet intérêt pour la langue, anglaise au premier chef, est politique. Il s’agit de donner à la langue anglaise un prestige aussi grand que celui des langues française ou latine par un ensemble de codifications et de normalisations. Les expériences de Gulliver dans ses voyages montrent que la maîtrise de la langue de l’autre est un enjeu de pouvoir : si Swift a plaisir à inventer des mots dans des langues elles aussi sorties de son imagination, c’est pour mettre au jour l’arbitraire des langues et la nécessité d’en maîtriser les codes, mais aussi pour rappeler le plaisir de la manipulation des mots. On pourra savoir gré à Mireille Ozoux d’avoir sans cesse réfléchi à l’articulation de la norme et du jeu dans l’œuvre de Swift dans un ouvrage qui intéressera aussi bien les anglicistes que tous ceux qui s’intéressent aux questions d’histoire des idées linguistiques.