
Atelier philosophie et littérature
La pensée de la transgression
Université de Liège, 20 juin 2025
Département de philosophie, Place du XX août 7, Liège (Belgique)
Organisation :
Mariam Mansuore et Olivier Dubouclez
La redécouverte, dans les années 1950, de l’œuvre du marquis de Sade a ouvert un nouveau champ d’investigation et d’expression pour la pensée de l’époque. Sous l’impulsion de Pierre Klossowski et de Georges Bataille – dont les écrits consacrés à Sade (Sade, mon prochain et L’Érotisme, respectivement) ouvrent la voie à la réhabilitation d’une œuvre jusque-là confinée aux limbes de la littérature – des auteurs aussi divers que Maurice Blanchot (Lautréamont et Sade), Michel Foucault (« Préface à la transgression »), Simone de Beauvoir (Faut-il brûler Sade ?), Gilles Deleuze (Présentation de Sacher-Masoch), ou encore Jacques Lacan (Kant avec Sade) et Roland Barthes (Sade, Fourrier, Loyola) s’emparent de l’œuvre sadienne pour penser le problème brûlant de la transgression. L’heure est en effet à une violente remise en cause de l’ordre social et moral en vigueur, et l’œuvre de Sade semble incarner, aux yeux des écrivains et philosophes de l’époque, un manifeste en faveur d’une révolution dans la pensée, indissociable d’une nouvelle métaphysique de la parole et de l’écriture.
Loin d’être envisagée comme une pure et simple négation de la loi, la transgression est alors assimilée à un jeu, à une provocation vis-à-vis d’une limite sans laquelle elle serait futile, mais dont elle révèle le mieux le contenu et les contours. Poussée à son terme, elle prend, en termes foucaldiens, la forme d’une pure affirmation de l’illimité et s’impose comme la voie d’accès à une pensée libérée de tout carcan et d’abord du sujet lui-même. Cette liberté se manifesterait notamment dans un type particulier de discours qui, à la différence de celui des philosophes qui obstrue l’accès à l’expérience extatique caractérisant la transgression, est porté par la littérature. C’est en elle que s’accomplirait la pensée de la transgression dans un langage lui-même activement transgressif. D’où la pléthore d’œuvres parues à partir des années 50, mettant en scène des expériences transgressives – plus spécifiquement érotiques – par le biais d’un langage défiguré qui met au supplice les cadres traditionnels de la spéculation. D’où aussi l’intérêt manifesté, chez Foucault et Deleuze notamment, pour les diverses figures de la transgression – fous, criminels, déviants, pervers –, pour l’inquiétude qu’elles introduisent au sein de la morale, de la pensée et du langage, et pour le nouvel absolu qu’elles instaurent.
Pourtant, éclairé à partir de notre situation présente, cet éloge de la transgression paraîtra aussi lointain que problématique. La littérature ne semble plus guère le lieu d’une expérimentation de la transgression au sens où l’entendaient les années 60, mais bien plutôt celui de la dénonciation de violences et de comportements criminels dont il convient de se demander quels liens ils entretiennent avec la pensée initiale de la transgression. Le regard posé sur la perversion illustre bien ce changement : si les romans mettant en scène la perversion étaient envisagés comme les lieux d’une pensée qu’il fallait prendre au sérieux, ils font aujourd’hui l’objet d’une réplique littéraire portée par les victimes d’hommes de lettres ou d’artistes pervers — comme si l’éloge de la transgression avait réduit au silence ses victimes et que celles-ci, dans une démarche elle-même transgressive, prenaient enfin la parole et jetaient sur lui une lumière nouvelle. Lorsque, dans Le Consentement, Vanessa Springora s’imagine avec ironie et amertume qu’elle devra prétexter « une thèse à écrire sur la transgression dans la fiction de la seconde moitié du XXe siècle » pour être autorisée à accéder aux lettres qu’elle a autrefois adressées à Gabriel Matzneff, elle adresse une question à la pensée de la transgression, mais aussi à celles et ceux qui s’y intéressent aujourd’hui. La recherche universitaire se trouve alors avec la responsabilité de repenser ce moment initial, de déterminer ce qu’il a été et quels en sont les devenirs et les héritages, d’en cerner précisément la nature et les limites.
L’objectif de cette journée d’étude sera d’étudier la pensée de la transgression dans les années 50-60 : d’interroger et de problématiser les théorisations, les pratiques et les imaginaires de la transgression, leur réception et leur évolution historiques, dans une perspective qui mêlera étroitement philosophie et littérature. Les possibilités sont vastes, mais nous en donnons trois, à titre purement indicatif : (1) l’exploration historique d’une figure de la transgression et de son évolution (perspective généalogique) ; (2) analyse d’un concept philosophique permettant d’éclairer les rapports entre transgression en éclairant ses manifestations littéraires et métaphysiques à partir de questionnements d’ordre moral et politique ; (3) présentation d’un roman dit de la transgression (XXème-XXIème siècles), de sa réception et de ses implications philosophiques et morales, mais aussi de ses procédés stylistiques (perspective littéraire).
—
Les propositions d’interventions devront comporter un titre et un bref résumé (max. 3000 signes espaces comprises) et sont à envoyer pour le 10 avril 2025 aux deux adresses suivantes : mmansuore@uliege.be et olivier.dubouclez@uliege.be