Acta fabula
ISSN 2115-8037

2025
Février 2025 (volume 26, numéro 2)
titre article
Francesco Spandri

Penser la pensée : Les Martyrs ignorés de Balzac

Thinking about thinking: Balzac’s Les Martyrs ignorés
Honoré de Balzac, I martiri ignorati, traduzione e cura di Mariolina Bertini, introduzione di Alessandra Ginzburg, Firenze : Edizioni Clichy, « Père Lachaise – Classici », 2022, 128 p., EAN 9788867998647.

1Les Martyrs ignorés, publiés en 1837 dans l’édition Werdet des Études philosophiques, s’inscrivent explicitement, comme leur sous-titre l’indique — Fragment du « Phédon d’aujourd’hui » —, dans l’orbite du dialogue platonicien sur l’immortalité de l’âme1. Cette affinité est élective. L’importance du Phédon d’aujourd’hui est en effet attestée non seulement en amont, par l’intérêt que le jeune Balzac porte aux questions métaphysiques au cours de ses années de formation (1818-1823), mais aussi en aval, par l’obstination que le romancier manifeste, bien des années plus tard, pour accorder à son ouvrage à venir un rang privilégié dans le plan de classement de La Comédie humaine2. C’est dire à quel point l’exigence philosophique gouverne durablement et en profondeur la conception balzacienne de l’œuvre. Fidèles à cette exigence, Les Martyrs ignorés mettent en scène une conversation libre entre des gens cultivés autour d’un sujet hautement complexe : celui de la nature de la pensée et de l’influence potentiellement dangereuse qu’elle exerce sur l’individu. Ainsi, malgré son inachèvement, ce fragment doit être considéré comme une porte d’accès fondamentale à la pensée philosophique et scientifique de Balzac. D’où l’intérêt que la critique lui a porté.

2Incomplète par sa forme, mais centrale par sa thématique, cette ébauche de récit a fait tout récemment l’objet d’une édition italienne par Mariolina Bertini et Alessandra Ginzburg. À quelque trente ans de distance des deux autres traductions publiées en 1995 par Enrico Ranucci et en 1996 par Stefano Doglio, cette nouvelle traduction des Martyrs ignorés3 présente un texte accompagné d’une double introduction qui permet de situer la problématique de la pensée dans le cadre plus large d’une réflexion sur l’essence des forces qui meuvent le monde social, ainsi que sur les modalités de l’écriture chargée de les représenter.

Richesse de l’inachèvement

3Pour aborder la façon dont Mariolina Bertini et Alessandra Ginzburg font prendre conscience de la richesse de ce fragment au lecteur, il convient de reconnaître d’emblée ce qui apparaît comme le premier mérite de leur coédition : celui de souligner que l’inachèvement caractérise la dynamique par laquelle l’œuvre balzacienne se construit. Le point exige qu’on y porte attention. Chez certains écrivains, comme Stendhal, l’inachèvement apparaît comme l'une des dimensions de l’achèvement4. Chez Balzac, il ne s’agit pas d’un choix mais d’une condition qui résulte d’un déséquilibre entre l’idée de l’œuvre complète et la réalité de sa construction. Certains œuvres, observe Italo Calvino, ont une « vocation » à « demeurer inachevée » parce qu’animées par le désir de « contenir tout le possible5 ». L’œuvre de Balzac prend corps et fait sens tout en restant partagée entre l’ambition de l’exhaustivité et les difficultés inhérentes à l’écriture. D’ailleurs, cette condition d’incomplétude n’a pas échappé à ses lecteurs les plus admiratifs. L’étude que Zola consacre à celui qu’il qualifie de « père6 » du roman naturaliste s’ouvre par cette comparaison : « La Comédie humaine est comme une tour de Babel que la main de l’architecte n’a pas eu et n’aurait jamais eu le temps de terminer7. » Bref, chez le bâtisseur de cette tour incomplète, la pensée de l’œuvre précède sa réalisation.

Vocation philosophique

4Cette logique est le fruit d’une approche longuement mûrie. Balzac a très tôt l’intuition de l’unité de l’édifice qu’il a dressé et de l’idée centrale qui le sous-tend. Ce qui le distingue en tant qu’écrivain, c’est la fascination qu’il éprouve pour le discours abstrait et la philosophie : il s’est voulu lui-même « philosophe » avant de songer à se faire « romancier8 », note Pierre-Georges Castex. Selon Félix Davin, porte-parole de Balzac, c’est pendant les années 1818-1820 que le futur auteur des Études philosophiques « travailla sans relâche à comparer, analyser, résumer les œuvres que les philosophes et les médecins de l’Antiquité, du Moyen Âge et des deux siècles précédents avaient laissées sur le cerveau de l’homme9 ». Parmi ses lectures favorites on peut citer les Méditations métaphysiques et les Principes de la philosophie de Descartes, sans oublier l’Éthique de Spinoza dont on sait qu’il tente de traduire le début de la première partie.

5C’est à cette instance théorique constitutive de l’écrivain que rend hommage Alessandra Ginzburg dans son introduction au texte des Martyrs ignorés (« Pensée et émotion », p. 7-34). Le commentaire très fin qu’elle en propose montre que tous les éléments et les fils thématiques qui se laissent reconnaître à travers le tissu de sa trame composite — les intérêts (pseudo)-scientifiques de l’auteur10, la « suprématie de la pensée sur le corps » (p. 22), la force homicide de la peur, les délits « purement moraux » (p. 25) qui restent impunis par la loi — présupposent la reconnaissance de la vocation tout d’abord philosophique de Balzac.

Penser la pensée

6Mais on touche là à un autre point crucial : celui de l’évolution de cette inclination pour la philosophie qui tend à prendre chez le romancier la forme d’une interprétation globale du temps présent. Parvenu à une conscience développée du plan et de la signification de son œuvre en devenir, Balzac voit dans l’intelligence l’apparition d’un nouveau mode de pouvoir qui affecte l’ordre social postrévolutionnaire. Sa responsabilité d’homme de plume le conduit à rompre avec la façon ordinaire de penser la pensée. Certains textes marquent clairement ce tournant décisif dans son esprit : le Traité de la vie élégante, ouvrage de commande mais aussi réflexion sur la société issue de 1789, explique que « l’homme armé de la pensée a remplacé le banneret bardé de fer », que « l’intelligence est devenue le pivot de [la] civilisation11 » ; et dans une lettre célèbre à Mme Hanska, Balzac définit son époque comme « l’ère de l’intelligence12 » : « Les rois matériels, la force brutale s’en va [sic]. Il y a des mondes intellectuels et il peut s’y rencontrer des Pizarre, des Cortès, des Colomb. Il y aura des souverains dans le royaume universel de la pensée13. » Pour dire les choses autrement, une nouvelle épistémologie se dessine dont le paradigme est constitué par la puissance de l’incorporéité et par le brouillage de la frontière entre le matériel et l’immatériel. À cet égard, il est intéressant de noter que la naissante économie politique cherche à s’orienter dans une direction analogue en reconnaissant la valeur des plaisirs procurés par les arts et en valorisant l’existence d’une richesse proprement immatérielle14. C’est fort de cette inspiration que Balzac ne cessera pas, à partir de 1830, de revendiquer la valeur économique des livres, « produits de la pensée15 ».

« La vie est un feu qu’il faut couvrir de cendres »

7Mais en quoi consiste la doctrine spécifique qui assure au texte des Martyrs ignorés son sens et sa cohésion ? Pour répondre, il convient de regarder un peu en arrière. En effet, les anecdotes racontées par les différents interlocuteurs de la scène qui se passe un soir de décembre 1827 au Café Voltaire, place de l’Odéon, à Paris, ont toutes pour but d’illustrer une théorie énergétique de la pensée qui remonte à l’époque de la première édition des Romans et contes philosophiques. À cette remarque préliminaire il faut ajouter que le fragment des Martyrs réutilise un texte déjà publié : le récit Ecce Homo, paru dans la Chronique de Paris le 9 juin 1836. Dans cet avant-texte inachevé, un vieux médecin tourangeau explique au narrateur que l’effort de l’intelligence détruit le corps, que la durée de la vie est inversement proportionnelle à l’exercice de la pensée, que celui qui ne pense pas est appelé à une grande longévité. Le Crétin est d’ailleurs le titre d’une œuvre qui, née dans l’esprit de Balzac en 1830, restera pour toujours à l’état de projet. Mais l’enjeu des Martyrs n’est pas tant la question de l’absence de pensée que celle de la dépense de la force humaine. Penser abrège l’existence : tel est l’avertissement lancé par tous les personnages de cette étude philosophique, hommes et femmes souffrant de leur hypersensibilité, certes, mais surtout êtres humains susceptibles de devenir victimes de la puissance de la faculté psychique. Une précision semble toutefois nécessaire. Jean-Jacques Rousseau avait écrit dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Si [la Nature] nous a destinés à être sains, j’ose presque assurer, que l’état de réflexion est un état contre Nature, et que l’homme qui médite est un animal dépravé16 ». Pour lui, il s’agissait de prouver que dans le domaine de la santé et du bonheur physique, l’homme social est moins favorisé que l’homme primitif. Mais Balzac ne partage pas ce paradoxe17. L’intérêt qu’il porte à cette « figure sacrificielle18 » qu’est le martyr de la pensée n’est pas lié à une prétendue « profession de foi antirationaliste19 ». Sa vision est ouverte, englobant à la fois la conscience de la charge destructrice de l’activité pensante et la reconnaissance de la grandeur de ses productions.

Martyr/Martyrs

8Si l’on pousse le regard au-delà des Martyrs ignorés, de leur genèse et de la signification du message qu’ils véhiculent, on peut constater que les idées maîtresses de ce fragment — celle de la vie comme quantité calculable d’énergie et celle de la nécessité, pour les individus et pour les sociétés, de modérer l’action vitale — investissent l’espace de l’œuvre balzacienne et de ses alentours contextuels. Il suffit de penser, loin des exemples souvent cités de La Peau de chagrin et de Louis Lambert, à l’« Introduction » aux Romans et contes philosophiques que Philarète Chasles rédige en 1831 sur les indications du romancier : « Le désordre et le ravage portés par l’intelligence dans l’homme, considéré comme individu et comme être social : telle est l’idée primitive que M. de Balzac a jetée dans ses contes20. » Un autre témoignage frappant vient de cette étude à la fois pseudo-scientifique et profondément philosophique qu’est la Théorie de la démarche : « la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de l’espèce humaine21. » Dissolvant : c’est ce terme dont la connotation chimique est manifeste qui est repris dans un texte phare de la thématique de la pensée qui tue, l’Introduction aux Études philosophiques rédigée par Félix Davin à la demande de l’écrivain :

Pour nous, il est évident que M. de Balzac considère la pensée comme la cause la plus vive de la désorganisation de l’homme, conséquemment de la société. Il croit que toutes les idées, conséquemment tous les sentiments, sont des dissolvants plus ou moins actifs. […] ; il croit que la pensée, augmentée de la force passagère que lui prête la passion, et telle que la société la fait, devient nécessairement pour l’homme un poison, un poignard22.

9Mais le fait de théoriser que l’homme qui pense et qui sent est exposé au risque d’une mort prématurée impose au romancier le devoir de présenter des exemples probants. Les différents cas étudiés dans Les Martyrs ignorés — du premier, celui de Mme Boujou assassinée par son sentiment de culpabilité, au dernier, celui de M. de Bomère foudroyé par la nouvelle de l’exécution de la reine Marie-Antoinette — ont précisément cette fonction d’être, chacun à sa manière, une illustration sous forme de récit de la thèse de l’usure de l’énergie vitale par la pensée. Ces exemples permettent aussi de relier la partie à la totalité. Les victimes de la pensée qui tue, note Alessandra Ginzburg en concluant son introduction, ne peuplent pas seulement « le fragment qui leur est explicitement consacré, mais l’univers entier de la création balzacienne » (p. 34). En ce sens, les martyres qu’on voit tomber dans l’espace clos de l’ébauche de 1837 ne peuvent que renvoyer aux martyrs qu’on voit tomber dans le vaste continent de La Comédie humaine (de Stéphanie de Vandières à la comtesse de Dey, du banquier Taillefer à Pierrette Lorrain)23. C’est sans doute surtout pour cette raison que Balzac, en juin 1837, décide de mettre le titre Le Martyr au pluriel24.

L’expérience du penser

10L’importance de la théorie des « idées violentes25 » qui tuent est primordiale pour une autre raison que l’introduction d’Alessandra Ginzburg ne manque pas d’évoquer : celle de la nécessité d’une caractérisation multi-dimensionnelle de l’expérience du penser. En effet, selon l’épistème qui oriente la réflexion de Balzac, l’intelligence semble fonctionner comme un lieu où convergent différentes dispositions ou registres de la sensibilité, différentes actions de l’âme chargées d’une intensité émotive incontrôlable : « Les passions, les vices, les occupations extrêmes, les douleurs, les plaisirs sont des torrents de pensée26 », affirme le docteur Physidor. L’auteur de l’« Avant-propos » de La Comédie humaine ne dira pas autrement : la passion « comprend la pensée et le sentiment27 ». C’est précisément pour mieux saisir la complexité de cette stratification intérieure que dans son introduction Alessandra Ginzburg fait intervenir l’apport conceptuel et méthodologique de la réflexion du psychanalyste chilien Ignacio Matte Blanco autour de l’infinité de l’émotion et de l’expérience de l’intensité émotive28 : « Dans les niveaux les plus profonds de notre esprit, où, pour reprendre l’expression de Balzac, coulent des torrents de pensées, l’intensité se traduit par l’expérimentation de l’infini : la perception de la réalité perd ses frontières habituelles, celle-ci s’étend de manière démesurée et s’identifie à tous ces éléments qui possèdent des traits communs » (p. 24). À la lumière de cette lecture, on pourrait dire sans crainte d’exagérer que l’inventeur du « talisman29 » de La Peau de chagrin a l’intuition du caractère indissociable de la conscience et de l’inconscient.

Le réel et l’imaginaire

11Avec son court et dense texte introductif intitulé « Place de l’Odéon. Le cadre parisien des Martyrs ignorés » (p. 35-47), Mariolina Bertini offre un changement de perspective qui oriente l’attention du lecteur vers l’autre face du miroir, l’invitant à entrer dans l’espace d’un débat idéologique et critique de grande ampleur, celui qui oppose le Balzac visionnaire au Balzac réaliste, la voyance à l’ambition mimétique. Songeons à la posture que l’auteur d’Eugénie Grandet adopte en se présentant comme copiste et non comme créateur30 — et à cette puissance de représentation qui lui a valu d’être salué par Erich Auerbach comme le fondateur du réalisme moderne. Mais songeons aussi, tout au contraire, à Baudelaire pour qui la gloire ou le mérite de Balzac n’est pas d’être un « observateur » mais d’être « visionnaire, et visionnaire passionné31 ». Tout en soulignant le fait que les différents récits mis en scène dans Les Martyrs ignorés « sont une invitation au surnaturel et au fantastique » (p. 38), Mariolina Bertini observe que le dialogue qu’ils instaurent s’inscrit, « par un effet de contraste calculé » (p. 38), dans un cadre « rigoureusement réel » (p. 38) qui, évoquant « un coin reconnaissable de Paris, à la frontière entre le Quartier Latin et le plus aristocratique Faubourg Saint-Germain » (p. 38), finit par donner au texte l’allure d’une scène de la vie parisienne. Coexistence, donc, entre la formule de l’étude philosophique et celle de l’étude de mœurs, entre l’exploration des causes et la description des effets, entre la recherche des forces qui s’exercent sur l’homme intérieur et la découverte du « jeu des intérêts32 » qui domine l’homme social. La technique narrative semble cultiver cette double appartenance. C’est ainsi que dans l’espace réel de la salle du café Voltaire, où se déroule la conversation entre le docteur Physidor et ses éminents interlocuteurs, font irruption des lieux imaginaires — Dijon, Dublin, Londres, la Touraine — dont la fonction est aussi de figurer la liberté du débat et la circulation du savoir. Ajoutons que l’auteur des Martyrs fait savamment alterner récit et boutade, théorie et commentaire. Il possède, précise Mariolina Bertini, un don de « virtuose de la narration brève » (p. 44), faculté particulièrement précieuse pour un texte de fiction qui se veut centré sur la dimension orale : « son don de conteur […] insuffle à ces matières disparates une vitalité prodigieuse ; l’impression du lecteur est d’être entraîné d’une histoire à une autre, d’un paradoxe à un autre au rythme frénétique d’un caprice de Paganini ou de la Symphonie fantastique de Berlioz. » (p. 38). Or ce rythme est un pari hasardeux pour qui choisit d’en traduire les pulsations. Mais il est facile de constater que ce défi est parfaitement relevé par Mariolina Bertini dont la nouvelle traduction parvient à restituer l’allure propre à la conversation et à reproduire le style d’une narration qui élève la digression au rang d’art.

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12Les Martyrs ignorés illustrent un paradoxe bien connu de ceux qui étudient Balzac : celui de la valeur révélatrice de l’œuvre inachevée33. Ce dialogue interrompu explore les rapports entre la démesure de la sphère émotionnelle et l’iniquité qui règne dans le monde social, permettant d’imaginer une manière autre de penser la pensée.