
Retraduire L’Éducation sentimentale. Entretien avec Yasmina Melaouah, par Martine Van Geertruijden
Traduit de l’italien par Martine Van Geertruijden
1Yasmina Melaouah est la traductrice de bien des autrices et auteurs français.es contemporain.es, à commencer par Daniel Pennac dont elle a traduit l’opera omnia, mais également Laurent Mauvignier et Mathias Énard, trois auteurs qui ont donc, grâce à elle et à l’éditeur qui les lui a confiés, trouvé une voix unique en Italie, chose précieuse et malheureusement rare dans le monde éditorial. Elle a également traduit la plupart des textes d’Atiq Rahimi et certains romans de Tahar Ben Jelloun, Yasmina Khadra, Andreï Makine, Olivier Rolin, Fred Vargas, et tant d’autres encore. Plus récemment, elle a également entrepris une intense activité de retraduction de textes classiques, dont Le Grand Meaulnes d’Alain‑Fournier (2013), Le Petit Prince de Saint‑Exupéry (2015), La Peste (2017), puis La Chute (2019), de Camus1, Le Diable au corps de Radiguet (2021), et enfin L’Éducation sentimentale, histoire d’un jeune homme de Flaubert. Si l’on en croit le titre de l’essai édité récemment par Stefano Arduini, Siamo ciò che traduciamo (Marcos Y Marcos, 2024), cette longue liste suffit à dresser le portrait d’une traductrice infatigable !
Martine Van Geertruijden — Avant d’aborder votre retraduction de Flaubert qui fait le sujet de notre entretien, quelques questions sur votre parcours. Quels « avantages » acquiert-on au fil d’une telle expérience : une sorte de « musculation linguistique », certes, mais gagne-t-on en flexibilité, en liberté, éprouve-t-on plus ou moins d’adhérence au texte, plus ou moins de créativité ?
Yasmina Melaouah — Au fil des années passées à traduire, il se passe quelque chose d’étrange. D’un côté, on acquiert apparemment une plus grande désinvolture, un regard plus aiguisé sur les embûches du texte, sur les nuances du style, une oreille plus attentive à la voix de l’auteur et, en même temps, une connaissance plus approfondie des ressources offertes par notre propre langue. D’un autre côté, toutes ces compétences peuvent paradoxalement se traduire par une audace moindre, une plus grande prudence, comme si l’on savait désormais quels sont les vrais pièges, les facilités qui nous guettent. La synthèse alors est peut-être une plus grande créativité, certes, mais une créativité bien plus maîtrisée, davantage au service du texte, dans l’optique de ce que l’on pourrait définir comme une adhérence créative.
Martine Van Geertruijden — Parmi les nombreux textes que vous avez traduits, il y en a sans doute que vous avez vous-même proposés à l’éditeur et d’autres qui vous ont été confiés. Cela a-t-il une influence quelconque sur votre travail ? Une commande peut être une occasion de s’ouvrir à de nouveaux horizons. Et, à ce propos, vous êtes certainement une des plus grandes spécialistes italiennes du roman français contemporain, et Flaubert est sans doute le plus moderne des romanciers du xixe siècle. Auriez-vous envie à l’avenir de vous éloigner dans le temps ? Seriez-vous tentée de proposer la retraduction de classiques des siècles précédents ?
Yasmina Melaouah — La plupart des textes que j’ai traduits m’ont été proposés par les éditeurs avec lesquels je travaille. Exception faite, peut-être, pour Mathias Énard, que j’avais proposé à Feltrinelli mais qui fut acheté par Rizzoli, que j’ai immédiatement contacté pour offrir mes services. Dans le cas de Camus, c’était l’auteur que je désirais traduire depuis toujours, et la proposition de Bompiani pour La Peste a donc comblé mon aspiration qui date de mes années d'étudiante. Ce rapport avec Bompiani, enfin, est à la source de mon travail sur Flaubert : Madame Bovary était déjà présente dans leur catalogue et j’ai proposé de traduire L’Éducation sentimentale. J’aime beaucoup travailler sur les auteurs du xixe siècle, et j’aimerais peut-être traduire un jour Les Petits Poèmes en prose de Baudelaire. D’un autre côté, je me sens très à l’aise dans l’extrême contemporain, avec ses écritures nourries d’argot et de français populaire, ses langues des marges qui obligent à s’aventurer dans les marges de l’italien. J’apprécie donc et trouve même féconds ces allers et retours entre les géants du passé et les auteurs plus funambulesques de la contemporanéité.
Martine Van Geertruijden — Venons-en à Flaubert. Comment est née l’idée de s’attaquer à l'Éducation sentimentale ? Est-ce le début d’une retraduction de plusieurs œuvres de l’auteur ? Et pourquoi retraduire L’Éducation sentimentale qui a déjà connu de nombreuses versions italiennes depuis le début du siècle dernier — pas moins de cinq au cours des quarante dernières années, depuis celle de l’écrivaine Lalla Romano en 1984 jusqu'à celle de Giovanni Bogliolo en 2000 ?
Yasmina Melaouah — Flaubert est LE géant du style, et l’affronter a représenté un défi redoutable et magnifique, un corps à corps extrême, au cours duquel j’ai traversé des moments de découragement absolu face à sa page. Cependant pour adhérer à sa langue, pour ne pas la domestiquer, pour éviter les raccourcis, il faut faire un tel travail sur sa propre langue (et éviter le danger des nombreux automatismes des traductions) que je la considère, en fin de compte, comme une expérience fondatrice. Je n’ai pas tenu compte — je ne le fais jamais — des traductions existantes, dont je devinais, toutefois, la présence fantomatique derrière mon travail, une présence qui augmentait encore le poids de ma responsabilité : chaque nouvelle traduction tente de dire quelque chose de nouveau, de différent sur un texte, tente de le regarder sous un autre angle, et tous les traducteurs, y compris ceux du passé, collaborent à la construction du sens d’un texte.
Martine Van Geertruijden — Pensez-vous que le rôle du retraducteur soit différent de celui du premier traducteur ? Qu’il y ait une différence entre traduire un roman récemment publié et un « classique » qui a été largement commenté et traduit plusieurs fois ? Lance Hewson affirme même qu’une nouvelle traduction est implicitement un commentaire des précédentes. Avez-vous consulté les traductions italiennes précédentes ? Des traductions dans d’autres langues ? Sur quoi avez-vous le plus travaillé par rapport aux traductions précédentes ? Qu’est-ce qu’il leur manquait ?
Yasmina Melaouah — Chaque nouvelle traduction est une première traduction. Sans aucun doute, face aux grands classiques traduits et retraduits, on éprouve inévitablement ce que j’appelle le « syndrome du monument », mais plus que la longue liste de traductions qui nous a précédés, c’est l’importance de la place que l’auteur occupe dans le canon de la littérature qui le provoque : il y a déjà des stratifications, des concrétions, des interprétations avec lesquelles il faut forcément se mesurer. Comme je le disais, je n’ai pas consulté les traductions précédentes, pratiquement aucun.es de mes collègues ne le fait, contrairement à ce que l’on pense habituellement. Je m’approche seule de la page de Flaubert, je me mesure avec elle, je tente de lier amitié, de l’écouter profondément et de me mettre à son service avec les ressources qui sont à ma disposition. Ce qui manquait aux traductions précédentes est sans importance, et peut-être ne leur manquait-il rien, c’étaient seulement d’autres voix.
Martine Van Geertruijden — Je suppose que votre « amitié » avec Flaubert n’est pas née avec cette traduction, que vous aviez déjà lu et relu L’Éducation sentimentale. Quel travail préliminaire avez-vous fait ? Quel est le cadre critique de ce travail ?
Yasmina Melaouah — J’avais déjà lu presque tout Flaubert, mais lire en lectrice et lire en traductrice sont deux choses très différentes. Comme traductrice, par exemple, la trame m’importe peu et j’accorde une grande importance aux points virgules, je m’intéresse au lexique et à la syntaxe, aux silences, beaucoup, et aux non-dits, à la construction des dialogues, aux détails et aux écueils. J’ai beaucoup lu sur Flaubert, j’ai passé de magnifiques journées à la BnF avant de commencer ce travail de traduction.
Martine Van Geertruijden — La reconstitution de la genèse du roman dévoile un effort parfois douloureux, presque toujours pénible. Flaubert travaille rarement dans la joie. Chaque page, chaque phrase, est une conquête difficile. Il le dit : « Je suis brisé, mon pauvre vieux. J’ai aujourd’hui travaillé sans discontinuer depuis quatre heures de l’après-midi (il en est près de trois du matin) et cela pour deux lignes qui ne sont pas faites. C’est à en devenir fou, par moments ! Il serait même plus simple de crever tout de suite… » (lettre à J. Duplan, fin novembre 1866). Or ce travail infini de l’auteur, le lecteur commun ne le voit évidemment pas, ars est celare artem. Pour traduire en revanche, je suis sûre que vous êtes entrée dans l’atelier de l’écrivain, et c’est peut-être en partie ce qui fait l’excellence de votre traduction. Quelle a été votre stratégie avant de commencer la traduction, par rapport à la masse critique ? Bref, qu’en est-il de l’atelier de la traductrice ?
Yasmina Melaouah — Les lettres de Flaubert datant de la période où il travaillait sur son roman m’ont beaucoup aidée. J’ai été frappée par une chose qui s’est ensuite imposée à moi comme une certitude absolue : son horreur des phrases toutes faites, des locutions. Dans une lettre, il reproche à la pauvre George Sand l’expression idiomatique qu’elle a eu l’audace d’utiliser : c’est là pour Flaubert le comble de la vulgarité, de la bêtise. Et comme le culte de la phrase toute faite qui coule bien est une des pires fausses croyances des traducteurs et des correcteurs, j’ai mis un point d’honneur à prêter une grande attention à ne JAMAIS utiliser de phrase toute faite là où il n’y en a pas dans l’original.
Martine Van Geertruijden — Avant de retraduire L’Éducation sentimentale, vous aviez déjà retraduit La Peste de Camus. Vous aviez alors parlé, dans un article paru dans L’Indice dei libri del mese en octobre 2019, d’un « piccolo, segreto rito propiziatorio. Portavo il mio povero lavoro al cospetto di Camus, perché mi dicesse che potevo farcela, che potevo lasciarlo andare, che andava tutto bene ». Un rituel comparable a-t-il accompagné la traduction de L’Éducation ? Avez-vous des habitudes particulières, des lieux de travail privilégiés ?
Yasmina Melaouah — Je n’ai pas de rituels particuliers. J’ai un petit cahier dans lequel je consigne mes doutes et un autre dans lequel je prends des notes au fur et à mesure que le travail avance, et souvent, en le relisant, je réalise à quel point la traduction est inexorablement la forme la plus raffinée, la plus profonde, d’interprétation d’un texte. En fait de rituel, j’en ai quand même un : il faut que je réussisse à emmener chaque traduction pendant quelques heures (en phase de rédaction, de relecture, ou même lors de la correction des épreuves) dans un café où je vais parfois travailler quand je suis à Paris. Toutes mes traductions de ces dernières années ont passé un moment dans ce café. Dans le cas de Camus, j’ai aussi emmené La Peste boire un thé à La Palette, rue de Seine, un café que Camus fréquentait.
Martine Van Geertruijden — Un mot sur le titre et le sous-titre — Histoire d’un jeune homme —, que Flaubert semble avoir ajouté quand il s’est aperçu que le personnage central est bien l’homme, et non la femme comme dans ses deux précédents romans, Salammbô et Mme Bovary. Sur la couverture de l’édition Bompiani, le sous-titre n’apparaît pas en italien, alors que titre et sous-titre français sont indiqués entre crochets. Le sous-titre italien apparaît bien en revanche en page de titre. Une décision éditoriale ?
Yasmina Melaouah — Oui, je crois qu’il s’agit d’un choix éditorial. Je ne l’ai découvert que quand j’ai reçu les exemplaires du livre…
Martine Van Geertruijden — L’article paru dans L’Indice s’intitulait « Si pensa sempre alla voce da rendere mai abbastanza alla voce da ascoltare » [On pense toujours à la voix à rendre, jamais assez à la voix à écouter]. En lisant vos traductions, qu’il s’agisse de Pennac, de Mauvignier ou de Camus, il est évident que vous écoutez patiemment la voix de l’auteur, mais aussi celles des personnages. Or, de la traduction des dialogues peut dépendre la représentation que le lecteur se fera des personnages et l’imbrication des différents discours sont des éléments que la traduction peut modifier, et a souvent modifié profondément. C’était particulièrement important pour L’Éducation, qui met en scène une galerie de personnages représentant chacun un milieu social, avec ses codes, ses idées reçues, et sa façon de s’exprimer. C’est là une des (nombreuses) réussites de votre traduction. Quelles voix avez-vous écoutées ? Certaines ont-elles été plus difficiles à rendre que d’autres ?
Yasmina Melaouah — Je crois que trop souvent, quand on parle d’une traduction, on finit par perdre de vue quelque chose de très simple. Tout ce avec quoi nous allons avoir à nous mesurer est sous nos yeux, sur la page. Nous lisons tout un tas de littérature secondaire, nous passons quelques mois à éviter ce face-à-face inexorable et simple avec la page en perdant notre temps parmi des bibliographies infinies, mais le moment finit par arriver où il faut juste se taire un peu, rester en silence devant ces mots qui, paradoxalement, contiennent déjà TOUT ce que nous devons savoir. Je peux parler longuement de la psychologie de Mme Arnoux, de sa pudeur bourgeoise et de sa détresse secrète, de ses réticences et de ses abandons, mais à y regarder de plus près, si je lis avec attention les dialogues pleins de silences et de réticences entre Frédéric et elle, si je parviens à ne pas superposer trop de conjectures à cette chaine de mots que j’ai sous les yeux, j’ai tout ce qu’il me faut. Il suffit, pour le dire un peu sommairement, que j’écoute et suive cette chaine, que je respecte ce que Berman appelle « la lettre du texte » : tout est là. Le reste, ce sont nos mots à nous qui accompagnent les textes, des postilles, des commentaires.
Martine Van Geertruijden — Le portrait des personnages flaubertiens ne se dessine bien entendu pas seulement à travers leurs paroles, l’auteur ne manque pas de les croquer et chacun a sa propre personnalité, même si celle-ci n’est pas toujours bien définie, certains d’entre eux sont hybrides ou fluctuants, Flaubert les laissant évoluer sous nos yeux. La timidité de Frédéric, l’honnêteté de Mme Arnoux, les différents visages des amis révolutionnaires de Frédéric, etc. En traduisant, vous arrive-t-il de vous attacher particulièrement, ou au contraire de détester certains personnages (Flaubert se maudissait lui-même de vouloir « peindre des bourgeois modernes et français ». Cette « cohabitation morale avec des bourgeois » lui « tourne sur le cœur »). Quelles conséquences pour votre travail ?
Yasmina Melaouah — Je pourrais répéter ici ce que je disais précédemment : j’ai affaire à des mots et à un rythme — tout est là, tout vient de là. Cela dit, il y a bien sûr des personnages plus ou moins sympathiques : Rosanette est bonne comme le pain, comme on dit, la courtisane au bon cœur, qui essaie de singer même linguistiquement les grandes dames et a de ces mièvreries qui sont une caricature de l’âme romantique la plus redoutable. Pour ma part, j’ai trouvé merveilleux un personnage secondaire, Regimbart, ombreux, toujours renfrogné, même linguistiquement parlant.