
La conjuration charlienne : tentative d’hantologie
1Un spectre hante Fabula : le spectre du charlisme. En effet, depuis le début des années 2000 et à un rythme soutenu — bien qu’en nette régression ces derniers temps —, une petite conjuration de critiques publie activement dans les pages de la revue (Fabula LhT) ou dans celles des autres ressources numériques de l’association, et place les réflexions ainsi avancées dans le sillage explicite du discret directeur de Poétique — j’ai nommé : Michel Charles. Marc Escola, Sophie Rabau et Christine Noille en sont les éminents représentants même si, dans l’ombre, les armées grandissent1… Au milieu de cette conjuration, peu portée sur l’offensive dans le champ théorique et dont l’ouverture d’esprit garantit généralement une certaine bienveillance envers l’ensemble des collègues de la discipline, officie néanmoins un membre plus agonistique et moins connu des lecteurs et lectrices de Fabula (et plus généralement des chercheurs et chercheuses en littérature). Ce conspirateur charlien, qui pratique son rituel spéculatif hors des chaires de l’université et dans l’ombre de toute tentation médiatique, se nomme Andrei Minzetanu, et c’est de son troisième livre2 que j’aimerais parler aujourd’hui. Mais avant de dire quelques mots du Courage de lire publié en 2022 par les excellentes éditions Furor, puis d’en présenter les éléments qui m’ont paru fondamentaux, j’aimerais préciser rapidement cette métaphore que je file autour des fantômes et autres Geister, et dont on comprendra la portée surtout à la fin de mon analyse.
2Après avoir lu l’ouvrage de Minzetanu et m’être convaincu de la nécessité d’en rendre compte ici même, j’ai été confronté à une difficulté particulière : un ouvrage aussi cohérent ne peut être envisagé de l’extérieur. En effet, lorsqu’on s’attache à évaluer la pertinence, la fertilité et les limites d’un système, tout argument provenant du dehors est mal venu ; non pas que cet argument soit nécessairement faux, mais il déplace notre évaluation depuis la logique interne du système vers une opposition plus générale des valeurs, soit une axiologie. Il m’a donc semblé que la seule bonne manière d’étudier et d’évaluer Le Courage de lire était de partir de sa propre cohérence interne, de sa propre méthode. Parmi les étapes de sa « rhétorique spéculative », l’auteur réserve une place à ce qu’il nomme, à la suite de Charles, des « énoncés fantômes », c’est-à-dire « tous ces possibles abandonnés » qui « continuent de hanter la lecture » (p. 80). Il y a donc toujours, après toute cohérence, même d’apparence définitive, un ensemble de restes ou de traces qui, si l’on se concentre, laissent advenir un autre texte possible — un négatif photographique. Cette révélation des fantômes du système relève alors d’une discipline particulière que l’on pourrait appeler, à la suite de Jacques Derrida, une hantologie 3. Ce dernier propose de l’entreprendre à partir du dévoilement d’une triple conjuration, chacune fondée sur l’un des sens du mot lui-même : (1) une conspiration (Verschwörung) ; (2) une « incantation magique destinée à évoquer, à faire venir par la voix, à convoquer un charme ou un esprit4 » ; (3) un « conjurement » (Beschwöring), « à savoir l’exorcisme magique qui, au contraire, tend à expulser l’esprit maléfique qui aurait été appelé ou convoqué5». C’est surtout sur la dialectique entre ces deux derniers sens que j’aimerais m’appuyer pour (faire) découvrir l’ouvrage d’Andrei Minzetanu, puisque nous allons voir que l’extrême cohérence de son entreprise implique à la fois le faire-venir de l’esprit charlien et l’exorcisme de tout un ensemble de fantômes dont la mise au ban est lourde de conséquences.
Un manuel du bon lecteur ou De la Nutrition
3Abandonnons un instant nos ectoplasmes et revenons à nos moutons (qui sont, pour l’instant, bien vivants). Si Le Courage de lire est un ouvrage important et qui mérite d’être lu attentivement, non seulement par les spécialistes de la lecture mais par tout chercheur ou toute chercheuse en sciences humaines, c’est parce qu’il comble deux de nos besoins fondamentaux : il répond à l’impératif éthique du lecteur professionnel dans cette ère de la post-vérité et il satisfait notre appétit intellectuel. En effet, la première chose qui saute aux yeux, ou plutôt à l’estomac, c’est que ce livre rassasie. Et ce n’est pas mince affaire, car lorsqu’on est un lecteur ou une lectrice avide de théorie littéraire, il est généralement difficile d’assouvir sa faim. La tendance à la spécialisation et à la régionalisation des savoirs, le maintien de la domination monographique dans les recherches universitaires, le succès des démarches critiques certes plus créatives mais souvent moins exigeantes, plus pédagogiques mais moins denses… tout cela contribue à faire de critiques comme Andrei Minzetanu une espèce en voie de disparition — si tant est que cette espèce ait jamais connu une période fleurissante. Afin de constituer une échelle approximative de la teneur spéculative d’un livre (son « nutriscore »), le lecteur ou la lectrice fait généralement appel — outre à sa pure perception subjective — à une unité de mesure très prosaïque, mais dont la large diffusion atteste de l’efficacité : le soulignement (ou toute autre technique équivalente). On peut alors répartir l’ensemble des ouvrages théoriques selon le schéma dialectique suivant : (1) le livre est peu, voire pas, souligné en raison du manque d’informations pertinentes ou originales — frustration ; (2) le livre est souvent souligné et/ou annoté parce qu’il transmet un savoir solide et réutilisable — satisfaction ; (3) le lecteur est pris entre les feux de la libido sciendi et de la panique, car il ne sait s’il doit tout ou rien souligner par excès de ces principes utiles et non synthétisables qu’il avale sans pouvoir s’arrêter — boulimie. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient une grosse moitié du Courage de lire, auquel il n’est pas offensant d’associer le terme de manuel souvent terni par les souvenirs pénibles des bancs d’école et de préparation aux concours d’enseignement.
4Il faut alors entendre manuel dans un double sens. Le livre de Minzetanu se comprend d’abord comme une « enquête historique et théorique » (p. 16) visant à présenter les tenants et les aboutissants de la « rhétorique spéculative » (p. 42) initiée par Michel Charles à partir de la fin des années 1970. En ce sens, il constitue le premier véritable compendium, extraordinairement complet et détaillé, qui systématise un ensemble de propositions dispersées dans des ouvrages désormais difficiles d’accès6. Mais dans un second temps, l’ouvrage peut aussi se lire comme un vade-mecum pratique sur « les conditions de possibilité des bonnes lectures » (p. 16), à partir d’une modélisation approfondie de celles-ci, et à laquelle Minzetanu adosse une ample réflexion sur ce qu’il nomme une « épistémologie des vertus » (p. 194). À ces deux pôles — théorico-descriptif pour l’un, axiologico-prescriptif pour l’autre — correspondent en fait les deux parties du livre : la première se concentrant sur les « Programmes, théories et modèles » de la lecture, et en particulier le programme de Charles (p. 17-189) ; la seconde, qui donne son titre à l’ouvrage (« Le Courage de lire »), se proposant de continuer par d’autres moyens la réflexion initiée dans La Lecture vertueuse.
Typologie des approches de la lecture ou De la Distinction
5Le premier geste d’une théorie de la lecture (ou de toute autre réflexion spéculative systématique) est la division ou diairesis, qui est toujours-déjà une distinction. Une grande partie du travail de Minzetanu est justement consacrée à établir des régimes d’opposition censés présenter synchroniquement les différentes familles de la lecture réflexive ou professionnelle7. Le premier régime de distinction oppose les traditions de recherche (A)8 aux programmes de recherche (B). Les premières portent un projet normatif, ritualisé et accordent une grande importance à l’autorité des textes ; l’Église et l’École en sont donc les principales représentantes. Il s’agit en quelque sorte d’instituer une forme de canon, à la fois au niveau du corpus des textes et au niveau des interprétations desdits textes — d’où le terme de tradition. Les programmes de recherches, eux, se fondent plutôt sur la professionnalisation et l’expertise de l’interprétation, ainsi que sur la codification scientifique ; le paradigme étant donc plutôt celui des sciences humaines. Ils réfutent ainsi avec entrain le principe d’autorité (de l’auteur, du texte, de la doxa) et proposent des protocoles à même de désigner les bonnes lectures, non plus au sens axiologique mais au sens épistémologique — d’où le terme de programme (p. 13). Minzetanu propose alors de définir tout programme de recherche à partir de trois grands principes (p. 21-24) : une théorie — la systématisation et la cohérence des principes régulateurs du programme ; une méthode — le geste permettant d’articuler la dimension théorique (connaissance) et la dimension pratique (expérience) de la lecture ; un modèle — le dispositif permettant de considérer le texte de manière à répondre à des questions le concernant.
6Selon Minzetanu, le grand problème de la transition historique de (A) vers (B) — transition qui n’est d’ailleurs pas achevée tant les traditions de recherche restent solides — est que nous avons perdu « l’herméneutique pratique », c’est-à-dire « toutes les prescriptions censées guider les lecteurs dans leur quotidien et dans leur rapport intime aux textes, de règles très précises censées permettre aux lecteurs de comprendre comment il faut lire un texte afin d’en tirer un bénéfice épistémique et existentiel maximal » (p. 14). En somme, il faudrait réussir à promouvoir la pertinence formelle, l’exigence heuristique et l’anti-dogmatisme des programmes de recherche, tout en conservant la ritualisation, la normativité éthique et le sens socio-existentiel des traditions de recherche ; vaste programme que « l’épistémologie des vertus », développée en fin d’ouvrage, tentera de commencer à déblayer.
7Une fois déterminée cette première opposition et ayant opté pour la famille (B), Minzetanu propose de diviser les programmes de recherche en trois catégories distinctes : (B1) les programmes empiriques ; (B2) les programmes herméneutiques ; (B3) les programmes rhétorico-poétiques. Les programmes empiriques se subdivisent alors eux-mêmes en un pôle intentionnaliste (B1’) qui étudie la lecture dans le sillage des neurosciences ou de la psycholinguistique, visant alors à modéliser des processus « concrets » en ayant à l’esprit un objectif descriptif (mapping) et didactique (modification de l’outillage pédagogique pour favoriser la lecture à l’école) ; et un pôle naturaliste (B1’’) qui se concentre davantage sur toute la dimension socio-économico-culturelle de l’objet-livre et de la pratique-lecture (p. 25-32). Il est évident que les programmes (B1) ont le vent en poupe, même s’ils sont encore assez peu généralisés dans les études universitaires classiques9… Les programmes herméneutiques, qui tentent d’instituer un « art d’interpréter les textes », se subdivisent quant à eux entre un programme d’inspiration philologique et psychologique (B2’), dont l’inspirateur serait saint Augustin et le représentant moderne concernant la lecture Schleiermacher ; un programme épistémologique d’inspiration sociologique et ethnologique (B2’’) héritier de Dilthey et qu’on retrouve dans des tentatives aussi diverses que celles de Szondi, Bollack, Jameson ou l’École de Constance ; un programme philosophico-existentiel (B2’’’), inspiré de Nietzsche et Heidegger, et qu’on retrouve chez Gadamer, Ricœur et, plus récemment, Marielle Macé (p. 32-39). Ces programmes (B2), très diffusés hors de France, sont distingués par Minzetanu des programmes poétiques (B3), finalement très franco-français, et qui tentent de reconfigurer l’ancienne rhétorique dans le sillage du mouvement structuraliste. Les figures les plus connues de ce programme sont bien sûr Barthes et Genette, mais aussi Michel Charles et donc… Minzetanu lui-même (p. 39-41).
8Parmi toutes ces familles de programmes, seules deux variations intéressent en vérité notre auteur : la famille B2’’, dont le principe herméneutique est fondé sur une méthodologie exigeante héritée des sciences humaines, et la famille B3, qui sort du régime mimétique du commentaire entendu comme écriture au second degré (même si certains, comme Barthes, s’y sont essayés). Ce qui prime donc pour notre auteur dans la configuration d’un bon programme de recherche, c’est l’articulation entre une forte modélisation, une forte normativité et une forte exigence de responsabilité scientifique — principes auxquels aspirent, avec plus ou moins de réussite, les deux familles susmentionnées.
9Enfin, à ces deux régimes d’opposition (entre traditions et programmes de recherche, puis au sein des programmes eux-mêmes), il faut en ajouter un troisième qui ne s’y superpose pas exactement. Cette fois-ci, Minzetanu propose de séparer une famille « idéaliste » et une famille « réaliste » (p. 114-116), quel que soit leur programme de recherche initial. La première — l’auteur cite Stanley Fish et Florent Coste comme représentants symptomatiques — considère qu’une méthodologie pratique et détaillée n’est pas nécessaire au geste herméneutique et que seule l’utilisation productive du texte donne son sens au geste. Cette conclusion provient en fait d’un axiome fondamental que Minzetanu réfute absolument : il n’existe pas de sens littéral du texte. La deuxième famille (Szondi, Bollack, Eco, Charles), estime au contraire qu’il existe un sens littéral et que l’interprétation n’a de sens que s’il s’agit d’une bonne configuration du texte. Il s’agit alors d’instituer des règles d’interprétation dont l’objectif est « de rester le plus loin possible des pratiques interprétatives de la théologie dogmatique » (p. 115).
(Présentation schématique des « familles » de la lecture réflexive d’après notre lecture de Minzetanu)
Principes et héritages de la rhétorique spéculative ou De la Filiation
10Cette première présentation extrêmement détaillée vise en fait à situer la « rhétorique spéculative » de Charles au milieu des différents régimes de lecture réflexive ou professionnelle, tout en indiquant sa supériorité épistémologique et pratique. Minzetanu retient de la poétique charlienne quelques traits définitoires fondamentaux, à la fois en termes éthiques (« autonomie, transparence et systématicité », p. 44) et en termes méthodologiques (« constructiviste, objectiviste, formaliste et d’inspiration structuraliste », p. 50). Le but ici n’est pas de revenir sur le déroulé complet de la présentation que fait l’auteur de ces traits définitoires, mais plutôt d’en retenir avec lui le cadre général. On peut dire que, lorsqu’on tente de la systématiser, l’entreprise charlienne se comprend à partir de quatre modalités primordiales : une modalité historique, une modalité théorique, une modalité méthodologique et une modalité spécifique.
11Concernant la première, il faut indiquer tout d’abord que les ouvrages de Charles s’étendent sur cinq décennies, depuis sa Rhétorique de la lecture en 1977 jusqu’à Composition en 2018, en passant par L’Arbre et la source (1985) et Introduction à l’étude des textes (1995). Outre cela, son enseignement libéré de tout dogme à l’ENS et les nombreuses publications dans Poétique qu’il dirige depuis 1979 — revue qui refuse toute inscription dans un quelconque courant scientifique — achèvent de montrer la difficile situation de Charles dans le champ historique de la critique. Il n’en reste pas moins que son héritage est d’abord poéticien, structuraliste (mais sans orthodoxie) et, surtout, rhétoricien. C’est dans L’Arbre et la source qu’il avait justement proposé d’inscrire son travail dans une forme de revival de l’entreprise rhétorique, mais adaptée cette fois-ci à cette nouvelle ère du commentaire (cette néo-scolastique aseptisée) qui se développe depuis Lanson ; ou, pour le dire autrement, il s’agissait pour lui de réactualiser l’étude des textes, tout en refusant qu’elle se limite à une mimologie (écriture en miroir) ou bien à une nouvelle création artistique (écriture au carré). En ce sens, si l’entreprise de Charles est historiquement située, c’est surtout à partir de cette fable théorique qui oppose (et articule) rhétorique et commentaire, et qui rappelle celle d’une autre éminence grise de la théorie littéraire dont les étudiants et étudiantes en littérature ont aussi oublié le nom : Jean Paulhan.
12La modalité théorique, elle, se développe à partir de deux axiomes principaux. En premier lieu, la séparation claire et franche entre la lecture courante et la lecture savante (p. 62) ; séparation qui se fait évidemment ici au profit de la seconde, contrairement à beaucoup de recherches entreprises aujourd’hui dans le sillage des programmes (B1). En second lieu, Michel Charles promeut la fameuse théorie des « textes possibles » qui court-circuite le cercle vicieux de l’infinité des interprétations. En effet, si l’on dit qu’il n’y a pas multiplicité des interprétations mais multiplicité des textes (chaque interprétation actualisant alors un des textes possibles), on change complètement la manière d’aborder le geste herméneutique. L’entreprise cesse d’être minée par le relativisme — puisque le nombre de textes possibles est fermé, contrairement à celui des interprétations — et elle insiste davantage sur le réseau formé à partir de l’articulation des textes possibles, plutôt que sur telle ou telle sélection ou actualisation. D’où cette double axiologie « vertueuse » de l’entreprise charlienne, qu’on pourrait nommer axiologie de la nuance : (1) il est impossible de dire tout et n’importe quoi sur un texte ; mais (2) l’ouverture herméneutique nécessaire à la conception des textes possibles défait toute position dogmatique.
13Enfin, en ce qui concerne la modalité méthodologique, on peut dire qu’elle se concentre sur deux gestes productifs. D’abord, Charles nous enjoint d’envisager le texte comme une collection d’énoncés ; ce qui revient en réalité à s’opposer à toute unité et autorité du texte — les deux fondements du préjugé scolastique (p. 71). Ensuite, il nous propose de voir la lecture selon une évolution bénéfiquement lente dont Minzetanu détaille les étapes successives à partir d’Introduction à l’étude des textes : le passage d’une cohérence provisoire à une cohérence solide du texte (p. 75) ; le retardement nécessaire de l’interprétation pour contrer toute forme abusive de stabilisation de la lecture (p. 78) ; l’attention particulière aux « restes » et aux « énoncés fantômes » du texte que l’interprète aurait laissés en suspens (p. 83) ; l’abandon des automatismes ainsi que l’interdiction de toute forme de « lissage » du texte (p. 83).
14Afin d’articuler sa première typologie avec la présentation du programme charlien, Minzetanu entreprend une rapide présentation des héritiers et héritières de Michel Charles — notre fameuse conjuration. L’essentiel de son propos, dont on regrette qu’il ne soit pas plus détaillé10, consiste à distinguer deux écoles à partir de leur interprétation de ce que Charles appelait « l’interventionnisme critique » (p. 119). La première école, orthodoxe (et que Minzetanu rapproche du paradigme « réaliste » dont nous avions parlé au sein des grands régimes de distinctions), est composée de Christine Noille et d’Andrei Minzetanu lui-même bien que leurs « clarifications épistémologiques ne [soient] pas les mêmes et ne prennent pas les mêmes formes » (p. 124). Ils cherchent en effet tous deux à réactualiser le programme de la rhétorique spéculative dans toute sa rigueur et en se concentrant sur la lecture savante en tant que pratique scientifique. La deuxième école, hétérodoxe (et donc plutôt « idéaliste »), est constituée par Marc Escola et Sophie Rabau, tous deux proposant un interventionnisme direct, créatif voire militant sur les textes11. La critique de cette modalité créatrice est à peine voilée dans l’ouvrage de Minzetanu12, et l’on sent qu’elle participe pleinement de son assurance dans la dimension éthique de son projet. En effet, le souci extrême d’une exigence heuristique, ainsi que la rigueur absolue des perspectives normatives du programme minzetanien, semblent se révéler incompatibles avec cette dimension inventive qui reproduit l’écriture au deuxième degré — un type d’écriture que, selon Minzetanu, Charles avait exclu de son entreprise. Reste à savoir si cette ultra-orthodoxie du programme charlien, en plus de nous mettre sur la piste dangereuse des absolutismes, ne nous éloigne pas trop non plus de l’esprit de Charles lui-même…
Le charlisme minzetanique ou De l’Émancipation
15Avant d’en venir à la question de l’hantologie qui nous permettrait de relire Le Courage de lire à partir de ses non-dits, j’aimerais présenter rapidement le reste de l’ouvrage, qui m’a paru un peu moins nutritif et bien plus sujet à débat que la première. La fin du premier chapitre consacré aux « Programmes, théories et modèles » propose de mettre à l’épreuve la solidité de la rhétorique spéculative à partir d’une étude de cas. Le choix du texte pour cette application est intrigant (nous y reviendrons), puisqu’il s’agit de l’Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu. La lecture de Minzetanu y est assez convaincante et aisée à saisir, même si répétitive par endroits. On y retrouve : un résumé complet de l’œuvre, une série de questions qui déconstruisent l’autorité et l’unité du texte, une cohérence provisoire (dite hypothèse culturelle) autour du texte autobiographique, une cohérence secondaire (dite hypothèse rationnelle) autour du texte réflexif, une troisième cohérence intégrant tous les énoncés fantômes des deux premières cohérences, et enfin un bilan méthodologique et épistémologique de toute cette entreprise. Les conclusions, loin d’être révolutionnaires, restent tout à fait pertinentes et ont surtout le mérite d’avoir montré la clarté du geste de lecture. Minzetanu prouve aussi par là que son programme est applicable relativement facilement et qu’il permet un épuisement satisfaisant d’un texte court. Il démontre aussi qu’un livre comme celui de Bourdieu, qui semblait parfaitement stabilisé à la fois par sa forme et par la doctrine qui accompagne son auteur, laisse advenir plusieurs textes possibles qui en déconstruisent et l’unité et l’autorité relative.
16Le deuxième grand chapitre de l’ouvrage, qui donne son titre au livre, opère le véritable déplacement que Minzetanu fait subir à la théorie charlienne, et contient en une vingtaine de pages toute l’ambition de la trilogie sur les « conditions de la bonne lecture » (p. 250) qui commençait avec La Lecture vertueuse et dont nous attendons encore le troisième volet. L’auteur y insiste en effet sur la normativité du programme de la rhétorique spéculative, en y introduisant notamment une très personnelle « épistémologie des vertus » (p. 194) ; celle-ci ayant vocation à insister sur la responsabilité herméneutique (p. 198) des professionnels de la lecture. Minzetanu y défend alors une vision très scientifique (voire franchement positiviste) de son programme de recherche puisqu’il est fondé sur l’humilité des entreprises expérimentales, la rigueur des sciences exactes ou de la logique et l’anti-dogmatisme des sciences humaines (p. 201). On comprend alors d’emblée tout le sous-texte de l’ouvrage : Le Courage de lire tente de formaliser une dynamique axiologique qui anime littéralement son auteur ; formalisation que Minzetanu façonne à partir des trois grandes vertus intellectuelles que sont l’ouverture d’esprit, la prudence et le courage (p. 203).
Les trois spectres ou De la Discussion
17J’aimerais finir cette note de lecture en réalisant le programme que je m’étais fixé au départ : conjurer les spectres qui hantent le livre de Minzetanu. Il me semble qu’après cette vue d’ensemble on peut en compter trois d’envergure : (1) la non prise en compte du style charlien ; (2) l’absence royale de la littérature ; (3) l’évitement du conflit direct avec Pierre Bayard.
18En ce qui concerne le premier point, le lecteur ou la lectrice attentive aura remarqué que, parmi les quatre modalités définissant le cadre de la rhétorique spéculative, j’avais laissé de côté la modalité dite « spécifique ». Cette modalité, Minzetanu la résume (un peu trop rapidement à mon goût) autour de deux principes assez vagues : l’élégance et l’efficacité (p. 63). La seconde est relativement aisée à saisir puisqu’il s’agit en somme de la logique du moindre effort13, mais la première l’est moins. Dans un premier temps, notre auteur la définit à partir d’une citation de Charles que voici : « Élégance de la démonstration, comme on dit élégance du discours, le même terme désignant une qualité esthétique et une qualité scientifique — le discours et la méthode, précisément » (p. 63). Mais un peu plus loin, il propose une autre analogie : « en fonction des principes d’élégance et d’efficacité (Eco appelle ces principes, on l’a vu, le sens commun et le principe du moindre effort) » (p. 115). Le passage de l’un à l’autre n’est pas anodin : on y voit disparaître tout le caractère discursif et esthétique de l’entreprise charlienne, au profit de la sagesse des nations et de la rigueur méthodologique. Or, si les différentes lectures de Charles sont aussi convaincantes, c’est avant tout grâce à deux critères qui ne transparaissent pas dans la présentation de Minzetanu (et pas non plus dans sa mise en pratique) : un style élégant et subtil qui ne fait justement pas ressentir la rigueur de l’ascétisme spéculatif ; et une connaissance livresque impressionnante qui permet non pas d’étaler les références mais de pouvoir jouer sur une connivence, une camaraderie avec ses collègues, lecteurs ou lectrices14. La rigueur, l’austérité, la rugosité stylistique du Courage de lire contraste en fait très largement avec cette spécificité qui fit le succès de Charles autant que de Barthes, Starobinski ou Poulet.
19Ce premier spectre en cache un deuxième, autrement important. Malgré quelques mentions (« au moins, dans le domaine des études littéraires », p. 201), la littérature est la grande absente d’un livre qui porte… sur la lecture et sur Michel Charles. On comprend en effet que le geste de Minzetanu ne coïncide plus avec celui de ses camarades conjurateurs, puisqu’il porte sur une herméneutique généralisée et s’adaptant à toute forme de textes15. L’inspiration claire des sciences humaines et de l’épistémologie avec Imre Lakatos, de la philosophie analytique avec Pascal Engel16 ou de la psychologie cognitive avec Daniel Kahneman renforce cette impression un peu dérangeante : au fond, ce qui intéresse Minzetanu, ce sont les discours de vérité. Et quoi de plus difficile à traiter qu’un objet (et une discipline) — la littérature — qui se refuse presque complètement à cet impératif de clarté ? Le choix de Bourdieu est à cet égard édifiant et la justification peine à convaincre. En effet, pour justifier son choix, Minzetanu affirme que le texte bourdieusien intègre un nouvel élément qui met en danger la méthode charlienne, et en éprouve donc la solidité : « le statut social et culturel de ce texte […] expose notre application à un risque particulier, que nous ne retrouvons pas généralement dans le cas des textes purement littéraires » (p. 125). Ce nouvel élément est bien sûr « la doctrine », « une dimension que le programme de Michel Charles s’est toujours employé à tenir à bonne distance » (p. 125). On peut dire, en transposant tout cela dans le domaine littéraire, qu’il faudra mettre le texte de Bourdieu à l’épreuve de sa « poétique », c’est-à-dire de sa doctrine sociologique. Or, Minzetanu estime que cet ajout ne change rien à l’entreprise générale17. Pourtant, lorsqu’on regarde le résultat final de son enquête sur l’Esquisse bourdieusienne, force est de constater que c’est le rapport à la doctrine qui régit l’ensemble de la réflexion18 ; rapport pourtant inexistant, au moins sous cette forme, dans le cadre d’un texte littéraire. La conclusion de l’auteur lui-même pousse dans ce sens : « le programme de la rhétorique spéculative permettra […] de ne pas gaspiller le potentiel créatif et scientifique d’une œuvre, de pouvoir discuter rationnellement et sereinement de leurs désaccords, et de ne jamais s’enfermer dans un dogmatisme borné » (p. 189). On comprend que, dans les faits, la méthode minzetanienne est bien le déplacement de la méthode charlienne hors de la littérature et de ses questionnements propres.
20D’où le troisième spectre, plus menaçant et plus caché que les deux précédents. La méthode minzetanienne a comme but inavoué la lutte contre les fake-news qui essaiment les discours actuels et entend agir — à son niveau, dans son domaine — contre le laisser-faire qui les laisse proliférer. Pour Minzetanu, la lecture, tout comme la sociologie, est un sport de combat : elle implique une rigueur martiale, un entraînement professionnel, un ensemble de règles qui déterminent son cadre… Le danger arrive à partir du moment où, les athlètes étant leurs propres arbitres, ils décident de cesser de respecter les règles, abandonnant alors leur vertu intellectuelle au profit d’un ethos plus créatif, voire ambigu. Il me semble qu’il faille donc lire l’ensemble de l’ouvrage comme une sorte de geste platonicien, une purification de la cité des lecteurs et lectrices où, à défaut des poètes, on tiendrait les poéticiens responsables de leurs actes, quitte à en reléguer certains hors des remparts. L’Homère ou le Thrasymaque de la République minzetanienne, celui-dont-il-ne-prononce-pas-le-nom (si ce n’est une petite parenthèse en passant19) mais qui rôde dans les interstices de l’ouvrage est Pierre Bayard. Pour saisir ce non-dit, il faut non seulement avoir une vue générale de la théorie littéraire des dernières années, mais savoir lire entre les lignes20. Dans La Lecture vertueuse, Minzetanu proposait déjà de voir dans « l’irrationalité » de certaines lectures bayardesques un « contrepoint » de la rationalité charlienne21. Par ailleurs, on sentait que le reproche se situait au fond bien moins sur le terrain de l’interventionnisme critique que Bayard avait pu mettre en forme dans ses relectures de Sherlock Holmes ou de Sophocle, que sur le terrain d’une forme d’irresponsabilité éthique. L’herméneutique très libre, inspirée par la « théorie d’accueil », l’enquête policière et la psychanalyse, c’est-à-dire par un ensemble de filtres qui avaient tendance à vicier la lecture ; l’ethos du vulgarisateur savant ou du spécialiste léger22… tout semble converger vers une figure de l’herméneute contraire à celle promue par Minzetanu. Et pour ce dernier, l’herméneutique n’est pas un terrain de jeu.
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21Malgré les hululements des fantômes qui hantent Le Courage de lire, il me semble que cet ouvrage répond à un mantra de la théorie littéraire qui n’est suivi qu’à moitié : prendre les choses au sérieux. Ce livre nous force à prendre la mesure de notre responsabilité en tant que spécialistes de la lecture et à faire preuve de courage dans ce qui peut apparaître comme un jusque-boutisme borné de l’abstraction spéculative. La lecture savante doit être menée avec pour objectif d’en faire une pratique juste, c’est-à-dire fondée à la fois sur la justice et la justesse, et la rhétorique spéculative est la preuve de cette faisabilité. Elle indique que l’herméneutique est à la fois une quête heuristique personnelle, une éthique professionnelle et une tactique existentielle23.