Il y a une dizaine d’années parurent plusieurs essais importants consacrés à la lecture. Dans le sillage de ce qu’Éric Benoit, dans De la littérature considérée comme énergie, a appelé le tournant existentiel et éthique des théories de la lecture, des livres comme ceux de Marielle Macé (Façons de lire, manières d’être, 2011), de Pierre-Louis Patoine (Corps/texte. Pour une théorie de la lecture empathique, 2015), d’Hélène Merlin-Kajman (Lire dans la gueule du loup, 2016), ou d’Andrei Minzetanu (Carnets de lecture, 2016) renouvelaient notre regard sur un phénomène qui ne cesse de passionner littéraires comme scientifiques. Une décennie plus tard, ce dossier voudrait permettre de faire un point : où en sont les travaux sur la lecture aujourd’hui ?
Le sommaire témoigne de la grande vitalité de ce champ de recherche, et notamment de sa constante transdisciplinarité. Loin d’être l’apanage des seuls spécialistes de littérature, la lecture continue d’être étudiée par l’ensemble des sciences humaines — avec un intérêt renouvelé pour les aspects matériels du livre —, mais est aussi au cœur de la réflexion d’auteurs et d’autrices comme Alice Zeniter. Par ailleurs, si l’on s’intéresse aujourd’hui davantage à la lecture réelle et à la réception empirique (voir à ce sujet les indispensables éclairages sociologiques de Cécile Barth-Rabot), les approches plus spéculatives, contrairement à ce qu’on affirme parfois, ne sont pas en reste, ce qu’attestent le livre d’Andrei Minzetanu consacré à la théorie de la lecture de Michel Charles, ou encore la traduction récente par Patricia Limido de Connaître une œuvre d'art littéraire, une des œuvres-clés de Roman Ingarden, théoricien de premier plan ayant inspiré l’école de Constance. Rappelons aussi que la lecture ne constitue pas seulement un objet d’étude mais est également à la source de certaines propositions critiques : les émotions et les gestes des lecteurs sont ainsi à l’origine des essais de Christophe Pradeau et Isabelle Daunais. Parler des lecteurs et des lectrices, c’est ainsi parler d’un ensemble d’affects et de pratiques qui débordent le rapport au texte.
Les différentes recensions qu’on pourra lire ici permettent également de réaliser à quel point les réflexions sur la lecture sont les caisses de résonance des questions théoriques d’une époque, comme le montre l’importance de l’éthique dans plusieurs ouvrages recensés, de même que les espoirs qu’on place dans la lecture, qu’on voie en elle un remède ou une expérience quasi mystique. Ce fort potentiel métaphorique, bien analysé par Alberto Manguel dans Le Voyageur et la tour, explique aussi comment la lecture, potentiellement fétichisée, peut se révéler l’endroit d’éloges naïfs ou d’approches para-scientifiques.