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Horizons écopoétiques et écocritiques dans le monde hispanique contemporain (Hispanica XX, Dijon)

Horizons écopoétiques et écocritiques dans le monde hispanique contemporain (Hispanica XX, Dijon)

Publié le par Marc Escola (Source : Bénédicte Brémard)

Appel à communications

Colloque Hispanística XX, 13-14 novembre 2025, 

Université Bourgogne Europe (Dijon)

Hispanística XX n°43 

Horizons écopoétiques et écocritiques dans le monde hispanique contemporain 

L’avenir est sous contrainte écologique. De cette crise du capitalisme carboné et des impasses du productivisme ont surgit des récits, des images, des mots nouveaux qui ont mis en perspective les ruptures opérées. En atteste, en août 2023, l’initiative polémique portée par l’expédition « Desafío Ártico. Operación Iceberg » dirigée par Manuel Calvo, d’exposer un énorme iceberg de 15 tonnes au centre de la ville de Malaga pour que les habitants de la cité andalouse puissent voir de leurs propres yeux la réalité de la fonte des glaces qui leur est totalement inconnue, et ce, afin de les sensibiliser au défi du réchauffement climatique[1].

Écopoétique, écocritique, littérature environnementale, pensées du vivant… autant d’étiquettes et de lieux de pensée pour prendre la défense de friches constituées d’imaginaires alternatifs, pour lancer les alertes, pour s’ouvrir à des sensibilités autres qu’humaines. L’approche écocritique est une approche critique du monde qui prétend interroger les gestes d’exclusion, remettre en cause l’anthropocentrisme, desserrer les étaux dualistes et les systèmes binaires. Parler de l’humain n’est plus de mise, la pensée écocritique met en avant « le vivant » : il s’agit là de ne plus s’appuyer sur une approche dualiste. Ce concept, « le vivant » prétend suturer la division entre Nature et Culture. 

Une enquête de 2021 montre qu’en Espagne, 71% des 15-35 ans considèrent la crise écologique comme leur seconde préoccupation derrière la crise économique et le chômage[2]. Cette conscience, similaire à celle des jeunes Hispanoaméricains[3], dépasse largement celle de leurs voisins européens qui ne sont que 46% à ressentir une telle « écoanxiété ».

Dès le début de la seconde décennie du XXIè siècle, les arts visuels du monde hispanophone ont commencé à refléter sous différentes formes conscience écologique et inquiétude pour l’avenir de la société. Deux voies parallèles s’ouvrent alors : d’un côté, l’univers anxiogène des films catastrophes qui reproduisent ou anticipent les désastres humanitaires, migratoires, écologiques ou sanitaires tout en défendant la pérennité rassurante des valeurs humaines (Los hijos del hombre, Alfonso Cuarón, 2006 ; Lo imposible, Juan Antonio Bayona, 2012 ; Los últimos días, Álex et David Pastor, 2013). De l’autre, dans les films co-signés par le tandem Icíar Bollaín-Paul Laverty, cette préoccupation va de pair tantôt avec la pensée décoloniale (También la lluvia, 2010), tantôt avec les préoccupations féministes (El olivo, 2015) dans un esprit de convergence des luttes. Tout un courant cinématographique va lui emboîter le pas en mettant en scène « la España vaciada », ce monde rural dont les représentations oscillent entre légende noire et Arcadie : El violín de piedra (Emilio Ruiz, 2015), Pozoamargo (Enrique Rivero, 2015), Trote (Xacio Baño, 2018), O que arde (Oliver Laxe, 2019), Alcarrás (Carla Simón, 2022), Secaderos (Rocío Mesa, 2022), As Bestas (Rodrigo Sorogoyen, 2022).

Cette écoesthétique ou écopoétique est-elle véritablement nouvelle et la simple expression de la crise actuelle du capitalisme ? Ou est-ce le regard écocritique qui s’est répandu et qui permet à la pensée théorique de percevoir la dimension écologique jusqu’alors passée sous silence d’œuvres remontant parfois au XXè siècle, en particulier dans la littérature hispano-américaine (Mario Vargas Llosa, Pablo Neruda, Mariano Latorre, Nicanor Parra) ? Un mouvement de relectures d’œuvres littéraires classiques (les nouvelles d’Horacio Quiroga comme « Anaconda » ; Cien años de Soledad de Gabriel García Márquez) est d’ailleurs à l’œuvre pour réfléchir sur ce phénomène. Certains auteurs se singularisent pour penser cette dimension éco-critique dans une perspective plus large en la liant à la sauvegarde de la culture populaire ou folklorique. Dans Siete árboles contra el atardecer y otros poemas (1980) par exemple, le poète Nicaraguayen Pablo Antonio Cuadra unit mythe, histoire et écologie dans une réflexion écopoétique originale qui vise à rappeler la coexistence de l’homme avec et dans la nature. Pour ce faire, il opère une histoire de ses liens avec sept arbres (« La Ceiba », « El Jocote », « El Cacao »…) qui préservent au sens premier la terre et la mémoire locale depuis les civilisations précolombiennes jusqu’à la période contemporaine pour mettre en lumière toutes les particularité botaniques, médicales et chamaniques de certains arbres en lien avec les cultures indigènes.

Selon Jonathan Bate[4], l’expression « éco-poétique » peut être entendue étymologiquement comme une « fabrication de l’habitation » puisqu’elle combine à la fois le grec poiesis (faire, fabriquer) et l’oikos (la maison ou le lieu de vie). A l’heure de l’Anthropocène, c’est-à-dire cette nouvelle ère géologique qui a souligné le pouvoir que l’homme a pris sur l’environnement mondial, l’écopoétique engage donc une réflexion sur la notion même d’habiter qui consiste, selon Martin Heidegger[5], en une attention portée sur le rapport de l’homme à son espace et aux lieux qu’il habite et qui l’habitent. En Espagne, quand certains écrivains (Jesús Carrasco, Julio Llamazares, Pilar Adón…) s’interrogent sur la question de la ruralité et sur ce que peut signifier aujourd’hui « l’Espagne vide », selon le titre de l’essai fondateur de Sergio del Molino (2016), d’autres, comme Rosa Montero (Lágrimas en la lluvia, 2011 ; El peso del corazón, 2018) ou Mireia Lleó (Sota la cendra, 2023), recourent à la dystopie, à la science-fiction ou à des scénarii postapocalyptiques pour alerter sur l’état de décadence de notre monde et sur les conséquences écologiques à long-terme pour les générations à venir, à l’instar de ce qu’a pu explorer l’écrivaine uruguayenne Fernanda Trías avec son dernier roman pré-apocalyptique Mugre rosa (2021).

La conscience écocritique s’accompagne d’autre part de créations linguistiques : quand les mots ne suffisent plus à dire le désastre écologique, il faut les inventer : la « solastalgia » ou « ecoansiedad », « el ecoduelo », « el trauma vicario » sont désormais d’usage répandu en espagnol, tandis que la « demosthanasia » (processus de disparition de la population d’un territoire) reste d’un usage plus restreint.

On ne s’attachera donc pas seulement à faire l’analyse de la place croissante prise par la nature dans les arts et la littérature (elle est grande et constante) mais de comprendre ensemble conscience environnementale critique et sociale et esthétique (à travers les représentations artistiques). 

Attentif au rôle de l’image, des discours, de la littérature et des mots pour dire, ce colloque a pour ambition d’analyser comment et dans quelle mesure ces récits et ces représentations peuvent contribuer à accompagner les transitions justes, à réparer, à construire des modes de résistance.  Dans quelle mesure ces représentations peuvent rendre intelligible le moment singulier dans lequel nous nous trouvons ? Comment sont présentées les alternatives à la continuité du pire ? Comment les gestes littéraires, filmiques, picturaux, photographiques, linguistiques, bédéiques peuvent-ils arraisonner les idolâtries de la croissance et réorienter nos imaginaires ? 

Pistes de réflexion : 

- les fondations coloniales de la destruction environnementale ; le paradigme autochtone / la question du colonialisme extractiviste, la nature ravagée, les génocides « tropicaux » ;

- la place donnée à l’« imaginaire de l’effondrement », la disparition (« printemps silencieux » documenté par la biologiste américaine Rachel Carson) ;

- la prise en compte du non-humain (et les interdépendances humain / autre qu’humain), les Métamorphoses du regard sur la question animale, l’interrogation du vivant (règne végétal, règne minéral, règne animal), les luttes en paysannerie / conflits socio-environnementaux ;

- la réflexion sur nos conditions d’existence, sources de nuisances / la destruction de la nature par la civilisation industrielle ;

- les formes de résistance ;

- l’Humain bourreau et victime.

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Les propositions de communications pourront porter sur la littérature, le cinéma, les arts des XXe et XXIe siècle ou bien proposer une approche civilisationniste, sociologique ou linguistique.

Les communications auront lieu en présentiel.

Modalités d'envoi des propositions : https://hispanistica.hypotheses.org

Pour toute demande d'information, contacter hispanisticaxx@gmail.com


 
[1] https://www.20minutos.es/noticia/5161760/0/motivo-por-que-ha-llegado-un-iceberg-15-000-kilos-calle-larios-malaga/ 
[2] Cf. https://climateofchange.info/spain/la-juventud-espanola-situa-la-crisis-ecologica-como-el-segundo-problema-mas-grave/
[3] Cf. https://palabrapublica.uchile.cl/ecoansiedad-el-malestar-en-tiempos-de-crisis-climatica/
[4] BATE Jonathan, The Song of the Earth, Cambridge: Harvard University Press, 2000, p. 75.
[5] http://palimpsestes.fr/textes_philo/heidegger/habiter.html